Rencontre avec Mathieu Devlaminck, président de l’Union Nationale des Lycéens (UNL): « On demande l’annulation du grand oral du bac »

Emma Poesy
Interview UNL
capture d’écran © site internet de l’UNL

Face à l’incertitude qui règne autour de l’organisation des épreuves du bac 2021 qui doivent avoir lieu en juin, certaines associations demandent des aménagements. L’union nationale des lycéens (UNL), premier syndicat lycéen de France, demande notamment la suppression du grand oral du bac et un aménagement de l’épreuve de philosophie. Nous sommes partis à la rencontre du président de ce syndicat, Mathieu Devlaminck, qui nous a expliqué pourquoi cette annulation était nécessaire selon lui.

 

Présentation de l’UNL et engagements

 Bonjour Mathieu ! Pour commencer cette interview, est-ce que tu pourrais te présenter pour les gens qui ne savent pas encore qui tu es et qui ne connaissent pas l’UNL?

Bonjour ! Je m’appelle Mathieu Devlaminck et je suis le Président de l’Union Nationale des Lycéens (UNL) depuis août dernier. Comment j’en suis arrivé là, je ne sais pas trop. En seconde, je me suis renseigné sur ce qui se faisait en termes d’associations dans mon lycée. Maintenant, ça fait trois ans que je suis à l’UNL. 

 

Est-ce que tu pourrais nous présenter les principales missions de l’UNL ? 

L’UNL se donne trois grandes missions. Informer, d’abord. Défendre les droits des lycéens, ensuite. Puis organiser la solidarité. Quand des lycéens arrivent en seconde, qu’ils sont un peu perdus, nous sommes là pour leur présenter comment ça fonctionne. On se charge de les accompagner. Nous faisons aussi de la prévention. Notamment contre les discriminations. Nous sommes très engagés en faveur de l’égalité femmes-hommes, des droits LGBT+. Nous luttons de manière active contre le harcèlement scolaire en faisant de la formation par les pairs, qui a l’avantage de responsabiliser les élèves. 

On accompagne aussi les élèves lorsqu’ils ont des problèmes. Pendant les conseils de disciplines, l’UNL peut aider par exemple. Tous les lycéens ont le droit d’être accompagnés, de voir leur dossier défendu. 

Enfin, nous portons aussi un projet de société. On défend des valeurs antiracistes, le féminisme, l’écologie. Plus généralement, nous voulons faire entendre la parole des jeunes. Nous essayons d’aider les lycéens dans le quotidien et transformer la société. On pense que de grands maux sociaux commencent dès le lycée. C’est donc le meilleur endroit pour commencer à lutter. Par exemple, s’il y a déjà des discriminations à l’école, ces mêmes discriminations ne pourront que pulluler par la suite. On essaie de lutter contre ça.

 

Tu parles de projet de société, est-ce que vous portez des revendications politiques ? 

Oui ! Nous portons depuis des années le projet d’un droit de vote à 16 ans. De manière concrète, l’UNL soutient une pétition lancée par plusieurs organisations de jeunesse comme l’UNEF (NDLR : syndicat des étudiants) et l’association Allons Enfants. Le projet a été soutenu par une député. Elle a déposé un projet de loi à l’assemblée nationale. Il nous semble que c’est dans la continuité de notre objectif de citoyenneté pour les jeunes. On pense qu’ils devraient pouvoir s’engager lorsqu’il s’agit de décisions qui les concernent. 

 

Vers une possible modification des modalités d’épreuves du bac 2021 ?

En ce moment, l’UNL demande au ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, de grandes modifications des épreuves du bac qui doivent avoir lieu en juin. Est-ce que tu peux expliquer pourquoi selon toi, la situation n’est pas satisfaisante en l’état ? 

Nous revendiquons l’annulation du Grand oral du bac. On plaide aussi pour un aménagement de l’épreuve de philosophie. Il y a deux raisons très simples à cela : le Grand oral, on ne sait pas ce que c’est. Nous ne sommes pas préparés. À l’UNL, on pense que ça n’est pas possible d’être serein sans cadre, sans être bien informé des critères d’évaluation. 

Nous avons aussi peur que cette épreuve soit socialement trop inégale pour les élèves. Lors d’une épreuve orale, le juré juge les compétences oratoires des élèves, qui sont généralement connotées socialement.

Le Grand oral ne peut pas bien se passer parce que ses contours sont très flous. En soi, passer une épreuve orale n’est pas un problème. Mais il faut que les élève soient accompagnés par leurs professeurs de manière individuelle, ce qui n’est pas d’actualité. Donc le risque, c’est que les élèves qui s’en sortent le mieux soient ceux qui sont avantagés socialement. Et donc que cette épreuve cristallise les inégalités sociales entre élèves. 

 

Pourtant, lorsque la réforme du Grand oral avait été présentée à l’Assemblée nationale, on parlait justement d’une réforme très égalitaire, puisqu’elle permettait aux élèves qui ont la « tchatche », peu importe leur milieu, de s’en sortir.

Cette réforme a été vendue comme une réforme de justice sociale, effectivement. Mais tout dépend du contexte prévu. Actuellement, les conditions sont plutôt chaotiques à cet égard. Les élèves sont entraînés à écrire des dissertations, des commentaires de texte, pas à passer des oraux. Si personne n’a été préparé de manière correcte, alors l’épreuve est discriminante. Les jurés jugeront surtout les codes transmis par nos familles. Ce qui n’est pas une chance pour les élèves issus de milieux défavorisés qui risquent d’être stigmatisés. 

Nous, ce qu’on défend, c’est un bac national. On voudrait que les conditions soit les mêmes pour tous et que le baccalauréat soit anonyme. Le principe du bac, c’est l’anonymat, parce qu’il permet de ne pas être jugé sur son nom mais sur ce qu’on produit. L’oral jugera plutôt la manière dont on s’exprime, la façon dont on se tient, comment on est habillé. Bref, les codes sociaux, transmis par nos familles. 

 

Tu dis que vous n’êtes pas préparés pour le Grand oral. Vous n’avez eu aucune heure de cours là-dessus pour vous aider ? 

Non, aucune heure spécifique est prévue pour préparer cet oral, qui a la particularité d’être transmatière. Les consignes sont par ailleurs assez peu claires, on a l’impression qu’il s’agit de mimer ce qui se fait dans les Grandes écoles. 

C’est d’autant plus problématique que les heures de cours pour les lycéens ont baissé cette année. D’abord parce que 1 800 postes de profs ont été supprimés, mais surtout avec le distanciel. Les heures de cours sont beaucoup moins productives. Les élèves peinent déjà à finir le programme scolaire de base, ce qui donne lieu à beaucoup de stress. On pense donc que ça n’est pas une bonne idée de rajouter cette épreuve. Surtout qu’à l’oral, beaucoup d’élèves risquent d’être d’autant plus stressés qu’ils sont mal préparés. 

 

Qu’est-ce que vous demandez à Jean-Michel Blanquer en termes d’adaptation ? Et quid de l’épreuve de philo ? 

Pour l’épreuve de philo, l’UNL a reçu des témoignages d’élèves qui n’ont pas eu cours depuis octobre. Ils nous demandent comment faire. On a remarqué que le distanciel rendait les choses vraiment très compliquées pour les élèves. Beaucoup d’entre eux sont dans cette situation. Globalement, les élèves ne sont pas prêts à traverser cette épreuve. 

Jean-Michel Blanquer parle de continuité pédagogique mais il y a un retard évident sur les programmes, trop chargés par rapport aux capacités de travail des profs, comme des élèves. On aimerait que plus de sujets soient proposés cette année et qu’il y ait un cadrage national. Mais c’est compliqué d’entamer un dialogue. On a parfois l’impression qu’il veut mettre en place son projet coûte que coûte, au mépris des réalités dans les lycées. 

 

Qu’est-ce que tu entends par cadrage national ?

Ce serait donner les mêmes règles à l’échelle du pays et notamment s’entendre pour réduire la charge en matière de thèmes abordés. Mais ça, il aurait fallu le faire dès le mois de novembre. Du coup, à l’UNL, on aimerait qu’il y ait davantage de sujets pour être certains qu’aucun élève ne se retrouve devant des sujets qui n’ont pas été traités en classe. On veut à tout prix éviter la page blanche pour les élèves. 

 

Avez-vous déjà eu l’occasion de discuter de vos doléances avec le ministère de l’éducation nationale ?

Très peu. Globalement, les concertations organisées sont souvent factices. Il y a une concertation, et après ils posent le cadre, mais il y a très peu de dialogue. 

 

S’engager auprès de l’UNL

Pour finir, est-ce que tu voudrais dire quelques mots aux lycéens qui ne connaissent pas l’UNL et qui pourraient avoir envie de s’engager ? 

S’engager pour l’UNL, c’est une opportunité de faire entendre sa voix, de porter un projet de société et défendre ses camarades au quotidien par soi-même. On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Quand les lycéens prennent le temps de s’engager, on améliore les conditions de vie, que ce soit en matière de harcèlement, du point de vue des conseils de discipline, de la prévention contre les discriminations ou des conditions d’études. C’est aussi l’occasion de militer pour des réformes plus justes, comme le bac national, la fac pour toutes et tous et sans conditions. C’est un grand mouvement pour l’égalité que l’UNL porte. S’engager, c’est aussi faire des rencontres, l’occasion de parler, d’aider les gens, de créer du lien. Sur le plan collectif, ça permet de transformer la société et son lycée. 

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