école inégalités sociales

L’école accroît-elle les inégalités ?

Depuis plusieurs années déjà, les classements internationaux, comme le fameux classement PISA, placent la France parmi les pays les moins égalitaires du point de vue de l’école. Cette tendance s’installe durablement, il ne s’agit pas d’un petit accident ponctuel. Du côté de la recherche en sciences sociales, cela fait plusieurs décennies que des chercheurs pointent du doigt le caractère inégal de notre école française. Les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont travaillé sur ce sujet dans les années 1980. Ils ont ouvert une brèche, puisque les travaux se poursuivent depuis, montrant une école « inégalitaire ». Dans cet article, nous faisons le point sur la question.

Ce que ces travaux reprochent à l’école, c’est qu’elle est loin d’être « Républicaine », dans le sens où elle n’applique pas les principes de justice sociale. Par ailleurs, elle paraît très inéquitable dans la formation des futurs citoyens et futurs travailleurs. Cela va à l’encontre de l’école dite « Républicaine », dont le but est d’offrir une formation de qualité, à la fois commune et égalitaire.

À partir de rapports du Sénat et du CNESCO ainsi que d’articles de recherche en sciences sociales, nous allons dans cet article décrypter les mécanismes des inégalités sociales qui peuvent être à l’œuvre dans le cadre de l’école. Il s’agit d’aborder différents éléments pour tenter répondre aux questions suivantes : Comment l’école française est-elle devenue inégalitaire ? Pourquoi ces inégalités se sont-elles amplifiées au cours du temps ?

Disclaimer : cet article propose un décryptage de travaux de sociologie autour des inégalités à l’école et et ne constitue pas un billet d’opinion de la rédaction.

Un constat durable :  les résultats en baisse des écoliers français (PISA…)

On observe en France, depuis une trentaine d’années, une hausse des inégalités, alors qu’elles sont plutôt à la baisse dans les autres pays de l’OCDE.

Ces constats d’inégalités croissantes découlent des enquêtes PISA et des enquêtes du CEDRE, qui évaluent le niveau des élèves en maths et en français, au primaire et au collège. D’un côté, on relève une baisse du niveau des élèves issus des milieux les moins favorisés. De l’autre, à l’autre bout de l’échelle sociale, les résultats scolaires des élèves socialement privilégiés sont en hausse.

On peut alors parler d’une polarisation de l’école, c’est-à-dire une division de plus en plus marquée entre les élèves favorisés et ceux qui le sont moins. Attention tout de même, si ce constat est valable pour les compétences en français, il faut le nuancer pour les mathématiques. Concernant les maths, la polarisation est bien présente (les milieux les plus aisés sont meilleurs en maths), mais globalement, tout le monde perd en niveau au fil du temps. Peu importe le milieu social, le niveau en maths diminue en France.

Voici quelques chiffres pour illustrer : les enquêtes PISA et celles du CEDRE estiment qu’en zone d’éducation prioritaire (là où il y a une concentration de milieux sociaux peu favorisés), 30% des élèves sont en grande, voire très grande difficulté scolaire. Ce qui est deux fois plus que dans les zones non classées ZEP ou REP (Réseau d’éducation prioritaire, nouvelle appellation des anciennes ZEP). De même, les élèves des établissements les moins favorisés maitrisent 35 % des compétences attendues en français en fin de classe de troisième. Dans les établissements les plus favorisés socialement, les élèves ont acquis 80% des compétences attendues.

Les écarts sont déroutants et révèlent un autre phénomène caractéristique de notre école : la ségrégation au niveau des établissements. Il existe dans le paysage scolaire français des établissements « ghettos », qui concentrent soit une très grande majorité d’élèves favorisés, soit défavorisés. Dans les deux cas, la mixité sociale en est une grande absente.

Il faut souligner que ce phénomène de polarisation est quasiment absent au niveau maternelle. Il commence à se percevoir à l’école primaire et est ensuite de façon très marquée au collège. C’est d’ailleurs le collège qui joue le rôle de « multiplicateur d’inégalités ». Ce phénomène se poursuit ensuite au niveau du lycée.

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L’école : un système qui crée et renforce les inégalités

L’école est une institution complexe, dans laquelle les inégalités forment un tout, un système. Les inégalités se construisent tout au long de la scolarité, de façon cumulative. Plus encore, les inégalités sont multiples : inégalités de traitement, de résultats, d’orientation, de diplomation et d’insertion dans la vie professionnelle. Pour le dire autrement, l’école constitue une longue chaîne de processus inégalitaires.

La fabrique des inégalités à l’école, Cnesco, 2016

 

Repartons au tout début de la chaîne : l’école intègre des familles issus de milieux sociaux variés. Il existe déjà initialement des inégalités sociales (en termes de capitaux économique, social et culturel). Au lieu de réduire ces inégalités sociales, l’école ne fait que les renforcer, au fil de la scolarité.

Les inégalités de traitement viennent s’ajouter à ces inégalités sociales. Que faut-il comprendre par “inégalités de traitement” ? Tous les élèves en France aujourd’hui n’ont pas accès à un enseignement de qualité et de durée égales, même si on a en théorie des programmes communs et des horaires officiels. En pratique et très concrètement, on ne voit pas la même chose pendant 1h de cours dans un collège de zone d’éducation prioritaire et dans un collège d’une zone aisée. Le climat scolaire (tensions, problèmes de discipline, retard) joue énormément sur le contenu et le format du cours.

En dehors de l’école, les parents de milieux favorisés (économiquement et culturellement) sont également plus à même d’accompagner leurs enfants (aide au devoir et accompagnement à la maison, recours à des cours de soutien, meilleure connaissance du système scolaire). Par conséquent, ces inégalités de traitement produisent des inégalités de résultats. Ce qui est assez logique : ces situations d’enseignement plus ou moins favorables creusent les écarts entre élèves favorisés et défavorisés.

Une compréhension et un accès inégal à l’orientation

Les inégalités de résultats donnent lieu à des inégalités d’orientation. On sait à quel point les résultats jouent sur la possibilité de suivre tel ou tel parcours. Pour caricaturer, si on est bon au collège, on sera susceptible d’aller en seconde générale. Si nos résultats sont fragiles, il y a de fortes chances qu’on s’oriente vers une seconde professionnelle. Au-delà de l’importance des résultats scolaires, les choix d’orientation sont aussi liés à :

  • La hiérarchie très forte entre les différentes voies (générale, technologique et professionnelle). Cette vision pyramidale n’a presque pas évolué depuis des années.
  • L’information dont disposent les familles : les milieux les plus favorisés sont bien plus informés et bien moins touchés par l’auto-censure que les milieux peu favorisés. Les modèles de réussite dans les familles varient fortement entre les milieux sociaux, ce qui va influencer le choix individuel des élèves.
  • Les professeurs jouent aussi un rôle important dans l’orientation : certaines recherches montrent que des enseignants ont des attentes et exigences moins élevées face aux milieux peu favorisés ou, parfois, face aux filles.
  • Le collège joue un rôle crucial, un rôle de “placeur” : c’est à ce moment-là qu’on fait évoluer les aspirations parfois peu réalistes (aviateur, artiste) des élèves peu favorisés vers des choix plus réalistes, stables, moins risqués.

Des inégalités d’orientation découlent des inégalités de diplomation : les diplômes n’ont pas tous la même valeur sur le marché du travail ! L’enjeu est d’autant plus fort que l’on se trouve au cœur d’une « société de diplôme ». Cette expression, utilisée par certains sociologues, vise à montrer l’importance et la multiplication des diplômes aujourd’hui. Le diplôme a longtemps été un bien rare, il est désormais nécessaire pour accéder à un poste. D’ailleurs, ce n’est parfois plus suffisant pour accéder à certains emplois, ce qui laisse penser qu’il faut pouvoir compter sur un réseau personnel, des connaissances, des “pistons”.

Enfin, ces inégalités de diplomation débouchent sur une insertion, elle-aussi très inégale, sur le marché du travail. Les plus diplômés sont les plus recherchés. Et même à diplôme égal, les milieux les plus favorisés parviennent à trouver un emploi plus rapidement. Des recherches ont montré que le taux de chômage est plus élevé pour les enfants d’ouvriers que pour les enfants de cadres, à diplôme pourtant égal !

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Comment a-t-on atteint une situation si peu égalitaire au sein de l’école ?

Pour comprendre le renforcement du système des inégalités, c’est du côté des politiques scolaires qu’il faut se pencher. La situation est paradoxale. En effet, depuis la mise en place du collège unique, en 1975, les politiques éducatives se sont multipliées. On peut citer, entre autres, la mise en place des zones d’éducation prioritaire dans les années 1980, le développement des dispositifs de suivi des élèves (comme les séances de soutien, le principe de suivi individuel, l’aide personnalisée) ou encore la mise en place de mesures d’ouverture sociale (avec l’exemple bien connu des Conventions Sciences Po). La question que l’on peut légitimement se poser est la suivante : comment un tel activisme politique peut-il conduire à des résultats aussi inquiétants ?

D’un côté, la méthodologie des réformes éducatives est fragile. En effet, les réformes dans le système scolaire sont fondées sur très peu de constats ou propositions scientifiques (même si les choses commencent à changer ces dernières années). Puisque l’aspect scientifique est relativement absent, ces propositions sont perçues comme peu légitimes. Par conséquent, les acteurs de terrain (les professeurs, les parents d’élèves, les personnels éducatifs) ne sont pas convaincus et limitent clairement leur mise en place sur le terrain. En outre, on peut aussi critiquer le fait que les dispositifs ne sont pas suffisamment testés sur des petits territoires avant d’être étendus au niveau national. Par ailleurs, les réformes mises en place manquent aussi d’évaluation ; il est parfois difficile de déterminer si une réforme porte ses fruits, ou pas. Enfin, les enseignants, souvent les premiers concernés par les réformes, ne sont pas suffisamment formés.

D’un autre côté, au-delà de la méthode, le fond des réformes pose également problème. En France, traditionnellement, on aide par « compensation » : on vient aider les publics les moins favorisés en leur donnant plus de moyens (moyens financiers, davantage d’enseignants, des classes moins nombreuses). La mise en place des zones d’éducations prioritaires dans les années 80 en est une bonne illustration. Toutefois, la « méthode par compensation » pose problème à long terme. En effet, on peut observer au bout de quelques années un effet pervers à la labélisation d’un territoire ou un établissement en ZEP. Les publics fuient ces collèges alors perçus comme des établissements « difficiles ». Concrètement, cela se traduit par le départ des élèves les plus favorisés socialement, un manque d’attractivité pour les enseignants (en REP, les profs sont deux fois moins expérimentés et deux fois moins formés qu’en zone non labélisée ZEP). Pour le dire autrement, ce qui relevait initialement de la discrimination positive, peut vite se transformer en « discrimination négative ». L’idéal d’égalité de traitement n’est ainsi pas possible.

Quelques pistes pour limiter les inégalités à l’école

On l’a compris, l’école est une puissante et complexe machine à produire et renforcer les inégalités sociales. Rares sont ceux qui arrivent à en contourner les obstacles. Les enjeux sont multiples : niveau d’éducation, croissance économique, mais aussi cohésion sociale.

En guise de conclusion voici quelques pistes possibles pour ralentir, voire anéantir la machine des inégalités à l’école :

  1. Arrêter les réformes politiques à répétition et être à l’écoute des acteurs de terrain pour proposer une réelle co-construction avec les premiers intéressés (profs, parents, élèves) ;
  2. Former les enseignants : certaines thématiques sont indispensables (comme la gestion de classe et des conflits, la maitrise des nouvelles technologies, la gestion des élèves en difficultés scolaires, l’orientation, les pratiques d’enseignement et d’évaluation) ;
  3. Mettre en place des outils pour repérer et prévenir les difficultés scolaires. Il s’agirait d’outils nationaux, efficaces, qui permettent de déceler les besoins des élèves, et proposer des solutions adaptées ainsi qu’un suivi individuel des élèves ;
  4. Renforcer la mixité sociale et lutter contre la ségrégation scolaire ;
  5. Accompagner davantage les élèves et leurs familles dans leur parcours d’orientation.

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