Baudelaire, invitation au voyage

“L’Invitation au voyage”, Baudelaire – Commentaire linéaire

L’Invitation au voyage de Baudelaire est l’un des poèmes les plus connus des Fleurs du mal et est un incontournable du commentaire en français. Mais pour en faire un bon commentaire, il ne faut pas oublier quelques mots-clés… Voici quelques suggestions pour vous guider dans l’analyse et en faire un commentaire absolument parfait !

“L’invitation du voyage” : avant de commencer le commentaire

En guise d’introduction, il est pertinent de restituer l’extrait étudié dans son contexte, et de l’éclairer par des éléments intéressants de la biographie de l’auteur.

Pour introduire le L’Invitation au voyage de Baudelaire, il faut essayer d’employer des mots-clés essentiels (et attendus par les correcteurs).

Ici, on peut dire qu’il s’agit d’un poème lyrique de la section Spleen et Idéal, qui constitue une adresse à la femme aimée et qui est caractérisé par sa musicalité. Il s’agit effectivement d’une invitation à connaître un ailleurs exotique et onirique.

Ici, on peut :

  • Il faut rappeler que l’Invitation au voyage reflète plusieurs thèmes clés abordés par Baudelaire dans son recueil de poésie des Fleurs du mal . En effet, le thème de l’ailleurs, de l’évasion par les sens et de l’évasion sentimentale sont des thèmes récurrents dans les poèmes de Baudelaire.
  • rappeler (puisque le poème accorde beaucoup d’importance à la femme aimée) que Baudelaire a connu trois ” muses “, trois femmes :
    • Jeanne Duval (une femme du côté de l’animalité)
    • Mme Sabatier (intellectuelle avec laquelle il entretenait une relation affectueuse)
    • Marie Daubrun (une actrice à laquelle il vouait une adoration mystique)

Attention : il n’est pas nécessaire de réciter la biographie de Baudelaire dans l’introduction du commentaire. En effet, ce qui importe est de choisir les éléments qui peuvent permettre de mieux comprendre et expliquer l’extrait!

Analyse et commentaire linéaire de L’Invitation au voyage de Baudelaire

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

En effet, le poème est une adresse à la femme aimée. Le lieu évoqué, un ailleurs indéfini (” là-bas “, v.3) est un lieu de rapprochement intellectuel et physique puisqu’il s’agit de ” vivre ensemble ” (v.3). D’ailleurs, le déterminant personnel à la première personne (” mon ” et ” ma “, v.1) reflète cette complicité entre la femme et le poète.

De plus, l’impératif ” songe ” est une invitation à se projeter en esprit dans un ailleurs rêvé : il introduit l’onirisme que l’on retrouvera dans tout le poème.

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

L’emploi de la périphrase ” pays qui te ressemble ” (v.6) pour désigner cet ailleurs montre bien que ce lieu rêvé est avant tout un lieu d’harmonie et de symbiose entre deux êtres : on retrouve ici le thème de l’idéal baudelairien.

De plus, la juxtaposition de deux termes antagonistes (” aimer et mourir “, v. 5) par la conjonction de coordination ” et ” reflète l’idée d’un amour à prolonger jusqu’à la mort. Le lieu exotique permettrait l’union des contraires (éros, l’amour, et thanatos, la mort), et l’amour y serait poussé à son paroxysme.

La femme est au coeur du poème, vecteur d’un amour libre et total.

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

L’oxymore ” soleils mouillés ” (v. 7) et l’emploi du pluriel insistent sur la singularité et l’exotisme de l’ailleurs évoqué, et renforcent l’atmosphère picturale du lieu. On pourrait presque penser à une peinture de Vermeer, comme la Vue de Delft. On peut également noter une autre référence à la peinture : ce poème est composé comme un triptyque (une strophe pour décrire l’atmosphère, une deuxième pour décrire la chambre et une troisième pour décrire la ville).

” Mystérieux ” est une diérèse (mysté – rieux) qui insiste beaucoup sur l’atmosphère particulière du lieu évoqué, et renforce l’idée d’un lieu qui échappe à toute description naturaliste et s’éprouve par les sens.

Les vers ” De tes traîtres yeux / Brillants à travers leurs larmes ” établissent une comparaison entre les yeux de la femme et les ” soleils mouillés et ciels brouillés “. En effet, les yeux de la femme ouvrent au poète ce lieu idéal, et sont des points de départ du voyage et du rêve. Les sensations, la femme et le lieu sont intimement liés. L’invitation au voyage de Baudelaire est un voyage de sensations, où l’on sent, où l’on écoute et où l’on voit : c’est ce qui ressort de sa lecture et c’est ce que l’on doit voir lors du commentaire !

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Il s’agit ici du ” refrain “, une sorte de leitmotiv qui contribue à donner au texte sa musicalité.

L’adverbe de lieu ” là ” fait référence à un ailleurs rêvé mais indéfini.

Le triptyque ” luxe, calme et volupté ” évoque un lieu où tout est possible, et où les sensations ont une place centrale.

On passe maintenant, et dans un deuxième temps, à l’évocation d’une chambre.

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient notre chambre ;

Le complément circonstanciel de moyen ” poli par les ans ” évoque un lieu qui ouvre sur d’autre époques.

Le déterminant possessif ” notre chambre ” renvoie à un lieu intime de complicité et d’union du corps et de l’esprit.

L’emploi du verbe au conditionnel ” décoreraient ” renvoie lui au lieu rêvé et aux projections et fantasmes du poète.

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

On retrouve ici le champ lexical de l’exotisme et de la rareté : ” ambre, rares fleurs, miroirs, orientale “. Le superlatif ” les plus rares fleurs ” évoque le caractère unique du lieu.

On retrouve aussi un côté ornemental, le thème de l’opulence et une référence au luxe.

Progressivement, le lieu s’ouvre sur l’extérieur (l’exotisme, les miroirs) : il s’agit bien d’un voyage, d’une évasion du quotidien.

On note dans ces deux strophes une convocation des sens, qui ont une place centrale chez Baudelaire : l’odorat (” odeur “), la vue (” miroirs “), l’ouïe (” parlerait “), le toucher (” poli par les ans “)… Ce lieu s’éprouve avant tout à travers les sensations. Pour Baudelaire, c’est par les sens qu’on accède à un degré supérieur du réel (cf. le poème Correspondances). Cette invitation au voyage est avant tout une expérience sensorielle.

Tout y parlerait

À l’âme en secret

Sa douce langue natale.

Retour de l’onirisme avec l’emploi du conditionnel : il s’agit bien d’un lieu rêvé.

L’emploi de l’adverbe ” tout ” reflète bien cette aspiration vers un idéal où tous les objets parleraient au poète.

L’emploi du verbe d’action ” parler ” dont le sujet est les objets est étonnant : il y a ici une correspondance entre les objets et les sens (comme dans le poème Correspondances qui théorise cette idée) : les objets renvoient le poète à une réalité supérieure et a quelque chose qui dépasse le réel (des sensations, des souvenirs…). C’est une des idées majeures du symbolisme, dont Baudelaire est un des précurseurs.

Par ailleurs, la ” langue natale ” peut faire référence à un langage non corrompu par la société dont le poète est prisonnier. S’opère un retour aux origines par la sensation et la ” communion ” avec les objets. Ce vers peut aussi renvoyer aux souvenirs du poète, à un jadis.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Il faut donc bien insister sur la répétition de ces deux vers qui scandent le texte en lui donnant sa musicalité, et séparent en quelque sorte le poème en trois tableaux (description de l’atmosphère, de l’intérieur, puis de la ville).

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde ;

L’impératif ” vois “, adressé à la femme, fait référence à un sens qui a une place centrale dans le poème : la vue.

Il y a ici personnification des vaisseaux (le verbe ” dormir ” et ” l’humeur (…) vagabonde “) ainsi qu’une référence au voyage. L’ailleurs rêvé s’ouvre donc sur d’autres voyages, d’autres lieux.

C’est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu’ils viennent du bout du monde.

Le lieu est un lieu idéal de satisfaction de tous les désirs : toutes les volontés sont comblées. L’adverbe ” moindre ” renforce cette idée de satisfaction totale.

Les objets et le lieu répondent aux désirs des personnages.

– Les soleils couchants

Les canaux, la ville entière,

Revêtent les champs,

D’hyacinthe et d’or ;

Le monde s’endort

Dans une chaude lumière.

Les consonnes liquides (l et r) et le groupe nominal ” chaude lumière ” évoquent la douceur du lieu.

De plus, la juxtaposition ” les champs, les canaux, la ville entière ” puis l’emploi du substantif ” le monde ” évoquent un élargissement du lieu : l’immobilisme et le repos se répandent progressivement au monde entier. Cette invitation au voyage est donc bien un déplacement progressif, un mouvement et c’est ce qu’il faut faire ressortir dans le commentaire.

La diérèse ” d’hyacinthe et d’or ” renvoie à des couleurs chaudes et à l’atmosphère picturale du poème. Le lieu évoqué se caractérise par l’importance de la lumière (” or “, et plus haut ” soleils mouillés ” et ” ciels brouillés “).

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Problématique et plan : quelques pistes pour commenter l’Invitation au voyage

I – Un ailleurs onirique qui s’éprouve par les sens dans cette invitation au voyage

  1. La place centrale de la vue
  2. Un poème pictural et musical
  3. Les sensations au coeur du poème

II – Un ailleurs qui correspond aussi à la femme aimée

  1. La correspondance entre la femme et le paysage
  2. Un désir de communion et d’harmonie

III – Un ailleurs idéal

  1. Un amour poussé à son paroxysme
  2. Un ailleurs exotique (exotisme, lumière…)
  3. Des objets qui parlent à l’âme

 

En guise d’ouverture

Deux suggestions pour faire une ouverture sur L’invitation au voyage de Baudelaire après le commentaire :

  • un tableau de Matisse, ” Spleen et Idéal “, qui permet de souligner l’atmosphère picturale du poème (les éléments décrits font penser à ceux d’une peinture) et qui reprend les valeurs de l’idéal baudelairien (à savoir un ailleurs marqué par la présence de la femme et par l’importance des sensations)
  • On peut également penser au poème ” Sensation ” d’Arthur Rimbaud, dans lequel on retrouve la référence à un ailleurs idéal, la place de la femme, intimement liée au lieu rêvée, et l’importance des sensations (verbes de perception et champ lexical du corps).

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

 

En bref, l’Invitation au voyage de Baudelaire est un poème que vous allez facilement pouvoir analyser pour en déduire un commentaire si vous maîtrisez le vocabulaire de la poésie et produisez un commentaire structuré et que vous citez toujours le texte pour appuyer ce que vous dîtes!