Discours de la servitude volontaire, La Boétie

Le “Discours de la servitude volontaire”, La Boétie – Commentaire linéaire

Quelques pistes pour vous aider à mieux comprendre le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Ce texte augmentatif est un véritable réquisitoire érudit contre la domination.

 

En guise d’introduction

Rappeler des éléments importants sur l’auteur :

C’est un texte argumentatif écrit très jeune par La Boétie, écrivain humaniste (attention : il s’agit ici de citer seulement les éléments pertinents pour l’analyse de ce texte).

Rappeler les caractéristiques du texte sans oublier les mots-clés attendus :

C’est un réquisitoire érudit contre la domination, une critique de l’absolutisme. La thèse défendue est la suivante : la soumission des peuples à l’autorité d’un seul homme est en fait volontaire.

Il s’agit d’un texte majeur de la philosophie politique.  

Analyse linéaire du Discours de la servitude volontaire

Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ?

À noter ici :

  • l’adverbe ” enfin “ marque la progression logique de l’argumentation : il s’agit d’une réflexion construite et charpentée, qui évolue au fil du texte.
  • gradation avec une juxtaposition de négations : il s’agit d’un effet réthorique utilisé pour persuader plus facilement
  • la question réthorique ” comment qualifierons-nous cela? ” et l’emploi du pronom personnel ” nous ” sont des effets stylistiques qui prennent le lecteur à parti

Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ; mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ?

La Boétie continue son argumentation par la réponse à cette question rhéthorique :

  • le vice est personnifié : un effet réthorique qui vise à persuader plus facilement
  • emploi de la conjonction de coordination ” mais “ qui permet d’accentuer la singularité du cas évoqué par l’auteur : la soumission de tous à un seul homme
  • champ lexical du courage et de la lâcheté : La Boétie recourt aux sentiments en qualifiant les hommes de lâches : il s’agit d’un discours qui cherche à persuader (faire appel aux sens plus qu’à la raison)
  • juxtaposition d’exemples pour illustrer la démonstration
  • vocabulaire péjoratif et expressions hyperboliques : ” vice monstrueux “, ” que la nature désavoue ”

 

Qu’on mette face à face cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille, qu’ils en viennent aux mains ; les uns, libres, combattent pour leur liberté, les autres combattent pour la leur ravir. Auxquels promettrez-vous la victoire ? Lesquels iront le plus courageusement au combat : ceux qui espèrent pour récompense le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’il donnent et qu’ils reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un bien-être égal pour l’avenir.

La Boétie recours ici à un exemple pour montrer qu’il est plus facile d’être motivé par un combat dont le but est le maintien de sa liberté.

On peut repérer ici l’usage d’un même procédé : les question rhétoriques.

La notion de bataille est évoquée pour rendre l’argumentation plus éloquente et accessible.

L’auteurs use des adverbes ” les uns ” et ” les autres ” et de la conjonction de coordination ” ou ” pour étayer l’idée d’opposition.

La négation ” n’attendre pour salaire (…) que la servitude ” suggère la vacuité de l’attitude des hommes qui veulent simplement réduire les autres en esclavage.

Ils pensent moins à ce qu’ils endurent le temps d’une bataille qu’à ce qu’ils endureraient, vaincus, eux, leurs enfants et toute leur postérité. Les autres n’ont pour aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger, et dont l’ardeur s’éteint dans le sang de leur première blessure. Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui datent de deux mille ans et qui vivent encore aujourd’hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si elles venaient d’être livrées hier, en Grèce, pour le bien des Grecs et pour l’exemple du monde entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de Grecs, non pas le pouvoir, mais le courage de supporter la force de tant de navires que la mer elle-même en débordait, de vaincre des nations si nombreuses que tous les soldats grecs, pris ensemble, n’auraient pas fourni assez de capitaines aux armées ennemies ? Dans ces journées glorieuses, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise.

L’énumération ” eux, leurs enfants et toute leur postérité ” marque l’ampleur de l’échec possible.

Il y a réification de la convoitise, décrite comme une arme dont le bout s’émousse.

Le champ lexical renvoie au registre épique (danger, sang, bataille, blessure).

La Boétie cite ensuite 3 batailles célèbres l’histoire de la Grèce : il s’adresse à l’érudition du lecteur, recourt à un argumentaire historique pour convaincre (= appel à la raison).

L’adverbe de quantité ” tant ” et l’adverbe d’intensité ” si ” insistent sur le nombre de soldats d’une manière hyperbolique, afin de rendre l’exemple plus éloquent.

Le groupe verbal à l’imparfait ” la mer en débordait ” a une valeur descriptive et permet de rendre plus réel l’exemple cité.

On retrouve une question réthorique et le comparatif d’infériorité ” moins que ” permet de mettre en valeur les termes de liberté et de domination : un vocabulaire de philosophie politique.

Les substantifs liberté et affranchissement, à valeur positive, sont opposés à un champ lexical qui renvoie à la servitude : ils renforcent l’ampleur du réquisitoire contre la domination du peuple = on comprend qu’il s’agit d’un plaidoyer pour la liberté.

 

Problématique et plan : quelques pistes

En ce qui concerne la problématique, elle pourrait porter sur les ressources argumentatives mises profit par La Boétie.

Attention à ne pas choisir de problématique trop générale (du type ” comment l’auteur persuade t-il le lecteur? “), mais bien une problématique adaptée à la spécificité du texte Discours de la servitude volontaire (” comment La Boétie utilise t-il les ressources argumentatives pour livrer un réquisitoire érudit contre la servitude? “).

I – Un texte à visée argumentative

  • Le recours à l’exemple et aux effets de style (ex : “Qu’on mette face à face cinquante mille hommes en armes”)
  • Les questions rhétoriques (“Est-ce lâcheté?, “Auxquels promettrez-vous la victoire ?”, “Lesquels iront le plus courageusement au combat?”)

II – L’érudition au service de l’interrogation sur une réalité politique

  • Les références à l’Histoire grecque (“Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle (…)”,” la bataille des Grecs contre les Perses”)
  • Une thèse forte que cherche à prouver La Boétie (“c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise.”)

III – Un réquisitoire contre la servitude

  • Usage du champ lexical de la domination et de l’opposition (“la victoire de la liberté sur la domination”)
  • Un plaidoyer pour la liberté

À noter :

  • bien maîtriser le vocabulaire de l’argumentation (persuader, convaincre, effets rhétoriques, réquisitoire, plaidoyer…)
  • ne pas oublier de saisir la structure de texte, de comprendre comment les idées sont organisées et comment la réflexion progresse au fil du texte : toujours de demander quelle est l’idée directrice que veut défendre l’auteur

 

En guise de conclusion

On peut citer L’Esprit des lois de Montesquieu, dans lequel l’auteur livre également un texte argumentatif, mais en employant une autre méthode : l’ironie, puisqu’il feint de justifier l’esclavage.

Citer ce texte permet de s’interroger sur les différents outils dont dispose l’auteur pour convaincre et persuader (exemples et érudition chez La Boétie, ironie chez Montesquieu…).