Marivaux l'île aux esclaves

L’île des esclaves, Marivaux : résumé et analyse

Pour la session 2022-2023 du baccalauréat, la pièce de théâtre de Marivaux, L’Île des esclaves, est maintenue pour la voie technologique. Voici donc une analyse de l’œuvre sous le prisme du parcours d’étude, « maîtres et valets », pour cartonner !

 

Introduction

L’auteur

Né en 1688, Marivaux a trente-sept ans lorsqu’il écrit L’île des esclaves. Installé à Paris en 1710 après avoir passé sa jeunesse en province, il manifeste dans ses premières œuvres son engagement en faveur des « Modernes ». Il s’oppose donc aux « Anciens », partisans des codes d’écriture hérités de l’Antiquité.

De son vrai nom Pierre Carlet Chamberlain de Marivaux, il grandit à Riom avant de retourner à la capitale pour faire ses études de droit. On peut dire qu’il est un mondain raffiné, habitué des salons (réunion d’hommes et de femmes lettrés, bourgeois ou nobles à l’origine attirés par les belles-lettres et la poésie, la littérature et le théâtre, et autrefois les arts et les sciences).

S’il écrit d’abord par plaisir, il doit toutefois rapidement en faire son gagne-pain et gagner les faveurs de mécènes (personne riche et généreuse qui aide et soutient financièrement les écrivains, les artistes), ayant perdu sa fortune dans la banqueroute de Law. Il connaît le succès avec d’autres oeuvres, telles que la pièce Le Jeu de l’Amour et du Hasard (1730) ou les romans La Vie de Marianne (1731-1742) et Le paysan parvenu (1734). N’hésite pas à aller consulter notre article dédié à une autre œuvre de Marivaux, la pièce Les Fausses confidences, qui te permettra d’enrichir tes références !

 

Résumé de L’île des esclaves

Après un naufrage, des rescapés échouent sur une île. Sur cette île étrange, les valets et les maîtres sont obligés d’échanger leurs habits, leur nom et même leur condition ! Les valets deviennent alors maîtres et inversement. Les premiers sont heureux car ils peuvent jouir d’une nouvelle vie, faite des plaisirs de leurs anciens maîtres. Toutefois, de l’autre côté, les anciens maîtres sont beaucoup plus amers, car ils ont perdu leurs privilèges.

Alors que l’on pourrait croire que les choses resteraient figées dans cet état nouveau, un renversement va s’opérer. En effet, cette pièce utopique (l’utopie est une représentation d’une société idéale, opposée aux sociétés réelles imparfaites) entraîne un changement de paradigme inattendu. Les ex-valets vont être gagnés par l’empathie et l’émotion face au caractère désemparé des ex-maîtres. Ces premiers vont donner à cette inversion sociale un aspect qui n’était pas prévu.

La pièce se termine sur une reprise du pouvoir par les maîtres et le retour au statut d’esclave de Cléanthis et d’Arlequin ; ce retour à la situation initiale est le propre de la comédie. Le maître Iphicrate reprend son statut de maître et Arlequin reprend son statut de valet, statuts qui avaient été échangés pour un temps.

 

Les grands thèmes de l’œuvre

Pièce sociale, L’Île des esclaves se distingue des autres comédies de Marivaux qui, même quand elles présentent une analyse de la société, comme dans Les Fausses confidences, sont surtout consacrées à l’exploration des sentiments amoureux.

Cette courte pièce en un acte repose sur une prise de position originale du point de vue du sujet car elle propose d’étudier la relation qui unit le maître à son serviteur. Ce thème est bien sûr présent dans beaucoup de comédies, mais jamais au centre de l’intrigue comme ici.

Lire aussi : Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges : analyse de l’oeuvre

 

Le valet

Le parcours lié à cette œuvre dans le cadre du baccalauréat de français invite à étudier la relation entre maîtres et valets. Cette seconde figure désigne un domestique au service d’une personne plus haute dans la hiérarchie sociale. Il accomplit des travaux manuels, agricoles (valet d’écurie ou valet de ferme par exemple), des tâches souvent pénibles. Dans la comédie, le valet est un type de personnage particulier, burlesque, proche du bouffon dans la commedia dell’arte. Mais Marivaux, à la différence de Molière, en fait un personnage plus habile, rusé, astucieux qu’un simple personnage porté sur la boisson.

 

Le burlesque au service de la dénonciation sociale

L’Île des esclaves s’inspire de la tradition populaire du Carnaval. Cette fête très ancienne repose sur le principe du travestissement : tout le monde se déguise, se masque et fait la fête, sans prendre en considération la position sociale des participants : les rôles sociaux s’inversent le temps des célébrations.

Cette situation carnavalesque suscite le rire car elle empêche le maître de jouir de ses droits et de dominer la société. Celui-ci est donc libérateur et subversif (qui renverse ou menace l’ordre établi, les valeurs reçues). On peut trouver des traces de satire (texte qui passe par la moquerie, voire la caricature, pour critiquer un sujet) dans la pièce de Marivaux, héritée notamment des Caractères de La Bruyère.

Ensuite, Marivaux dénonce la cruauté des maîtres à l’égard de leurs valets. Ceux-ci sont victimes de leurs coups de bâton (Arlequin est souvent battu par Iphicrate) ou d’insultes. Le renversement des rôles permet aux maîtres de connaître les conditions difficiles de ceux qui sont à leur service, en proposant de corriger la tyrannie des puissants qui s’exerce sur les plus faibles.

 

La relation maître-valets

On dénombre au total cinq personnages dans cette pièce, trois ont des noms grecs et les deux autres sont issus de la commedia dell’arte. La commedia dell’arte est un genre de théâtre populaire italien, né au XVIᵉ siècle, où des acteurs masqués improvisent des comédies marquées par la naïveté, la ruse et l’ingéniosité. Le personnage d’Arlequin caractérise un certain type de comique, notamment grâce à l’acte 1 scène 1 où il apparaît sur scène avec sa bouteille de vin accrochée à la ceinture.

Le renversement de rang a ici un double objectif. Le premier est celui de susciter le rire chez les spectateurs/lecteurs par une histoire difficilement concevable au XVIIIᵉ siècle et même encore aujourd’hui. Deuxièmement, il s’agit pour Marivaux de faire réfléchir le spectateur/lecteur quant à cette situation : pourquoi y a-t-il des inégalités sociales et sur quoi se fondent-elles ? Est-ce que les valets peuvent aimer leur maître et réciproquement ? Pour répondre à la première question, l’ordre social se fonde en grande partie sur la naissance, et donc sur le hasard. Cette idée est esquissée par Cléanthis dans la scène VI : « N’est-ce pas le hasard qui fait tout ? ».

Néanmoins, il est à noter que cette critique sociale n’est pas aussi virulente que décrite. Les raisons en sont les suivantes : le comique, et plus particulièrement le burlesque (registre littéraire caractérisé par l’emploi de termes comiques, familiers voire vulgaires pour évoquer des choses nobles et sérieuses) sont propices à tourner en dérision cette inversion sociale. Le comique de la farce, agrémenté des plaisanteries souvent grivoises d’Arlequin, mettent davantage à distance cette idée.

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Une origine puisée dans la dialectique maître-esclaves

La pièce de Marivaux présente des rapports de force qui s’inversent brutalement ; Marivaux affirme que la vraie valeur d’un homme n’est pas liée à son rang dans la société, mais à la grandeur de ses principes et à son intelligence, qui ne sont pas déterminés par le statut social.

On retrouve cette idée dans Dom Juan de Molière, pièce qui date de 1655. En effet, le valet Sganarelle discute avec son maître pendant une discussion portant sur les croyances et les valeurs. Néanmoins, on voit que la confusion s’instille dans l’esprit du valet, qui perd la partie face à son maître, présenté comme supérieur du point de vue intellectuel. En revanche, en 1784, Beaumarchais renverse cette idée, en montrant un valet plus intelligent que son maître dans Le Mariage de Figaro.

Du point de vue philosophique, Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), montre que l’esclave est plus libre que le maître en ce que c’est lui qui crée et qui sait créer les objets qu’il utilise, tandis que le maître n’a qu’une attitude passive. Ce dernier fait réaliser par quelqu’un les éléments dont il a besoin. Dans cette perspective, l’esclave, s’appuyant sur le produit de son travail, peut renverser le rapport de domination pour se retrouver dans l’accomplissement du monde humain : l’égalité.

 

Pour aller plus loin sur le thème de l’utopie

Pendant le siècle des Lumières, le genre de l’utopie envahit les productions littéraires, qu’elles soient théâtrales ou narratives. Elle constitue un instrument de critique indirect de la société contemporaine, en soulignant ses travers, ses limites et ses dysfonctionnements.

Prendre pour décor de la pièce une île afin de mettre en scène un fonctionnement différent de la société par rapport à la réalité correspond à une pratique ancienne. Cela permet de mettre à distance nos propres codes, nos propres repères en les isolant dans un cadre comme parallèle à notre monde. Ainsi, le traité philosophique Utopia, de l’humaniste anglais Thomas More, publié en 1516, décrivait déjà une société idéale sur une île imaginaire.

Par ailleurs, on ne peut évoquer le thème de l’utopie sans parler de Candide de Voltaire (1759). L’image des nobles qui est donnée est caricaturale, tandis que la représentation des esclaves met en avant l’humanité de ces hommes asservis. Les nobles, en particulier le baron Thunder-ten-tronckh, sont idiots, alors même qu’ils sont très fortunés et puissants. De plus, le pays imaginaire dans lequel se rend Candide, Eldorado, est un prétexte pour Voltaire afin de montrer un monde parfait où les richesses matérielles abondent. Cette profusion de matériaux précieux s’accompagne d’un goût prononcé pour la science et la culture et les antagonismes sociaux (la hiérarchie sociale) n’existe pas.

Conclusion

Finalement, entre fable contestataire et fantaisie qui relève du carnavalesque, L’île des esclaves bouscule de manière indéniable l’ordre établi. Marivaux pointe de ce fait les travers de son temps et examine sous un jour nouveau les rapports de servitude.

Il ne s’agit pas pour autant d’une pièce politique : elle invite certes à une réflexion autour des positions sociales, mais chacun des personnages réintègre sa position à l’issue de l’intrigue. Tout rentre dans l’ordre car les esclaves ont montré qu’ils n’avaient pas tout à fait l’étoffe et les qualités des maîtres, ce qui justifie l’existence d’une hiérarchie et suggère même l’impossibilité d’une société fondée sur l’égalité entre ses membres.

 

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