Ronsard, Je n'ai plus que les os

“Je n’ai plus que les os”, Ronsard, Commentaire linéaire

Je n’ai plus que les os “, sonnet de Pierre de Ronsard.

Comment analyser un poème littéraire ? Afin de vous aider au mieux, voici une analyse ligne par ligne d’un poème de Ronsard. Une fois l’analyse terminée, nous verrons comment, on peut organiser les idées retenues en une problématique et un plan.

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,

Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;

Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé,

Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé

Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant le face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,

Je m’en vais le premier vous préparer la place.

 

Analyse linéaire du poème Je n’ai plus que les os de Ronsard

Avant toute chose :

Il est absolument nécessaire de remarquer que Je n’ai plus que les os est un sonnet régulier (qui suit la structure ABBA ABBA CCD EED), rédigé en alexandrins réguliers.

Tempus fugit : Ronsard aborde ici la thématique du ” tempus fugit “, à l’image de ses vers célèbres ” Cueillez les roses de la vie “, on retrouve ici une réflexion sur la mort qui incite le lecteur à profiter de sa vie et de sa jeunesse, tant qu’il est encore temps.

 

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble

C’est un alexandrin régulier, à la césure marquée.

On a ici un effet de chiasme avec verbe / COD // COD / verbe, qui permet de rapprocher les termes ” les os “, ” un squelette “.

L’allitération en s doublée de l’assonance en e dans le deuxième hémistiche recréé encore plus efficacement l’image d’un squelette en décomposition. On a l’impression que le vers s’affaisse.

Cet effet est également renforcé par l’utilisation de monosyllabes uniquement dans le premier hémistiche.

 

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Rappelez-vous, les poètes de la Pléiade veulent avant tout enrichir la langue française en créant de nouveaux mots avec les racines déjà existantes.

On retrouve exactement cela ici, en recourant au préfixe ” ” qui marque l’absence, Ronsard créé non seulement un effet de symétrie, mais également une assonance en ” é ” qui rend l’énumération d’autant plus pathétique.

L’utilisation de participes passés substantivés peut également être commentée (c’est aussi une nouveauté de la Pléiade) : le participe passé permet d’exprimer la fatalité d’un fait accompli dans le passé. Il n’y a aucun moyen de revenir en arrière, ce fait est déjà révolu.

 

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Voici un vers qui exprime encore mieux la fatalité du destin :

  • d’une part par le champ lexical tragique (mort, pardon, frapper)
  • d’autre part par la personnification de la mort (sans pardon)
  • et enfin par l’utilisation du passé composé (action révolue qui a un impact direct sur le présent)

Le poète n’a ici aucune emprise sur sa vie, on le voit également dans la construction syntaxique : le squelette est ici COD de frapper.

 

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Retour ici au présent et à la première personne du singulier.

On retrouve encore une fois le champ lexical de la souffrance : ” peur “, ” ” tremble “.

La négation souligne le peu d’emprise que le poète a sur sa vie et sa souffrance ” n’ “, ” ne “.

 

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble

Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;

Le début de la deuxième strophe rappelle la mythologie grecque : Apollon, le dieu des poètes.

On voit l’admiration portée à la poésie par la périphrase : ” deux grands maîtres ensemble ” en deuxième hémistiche du vers 5.

Le début du vers 6, est marqué par la négation ” Ne ” qui la rend d’autant plus absolue. Une fois de plus, le poète se considère comme une victime du destin, le ” me ” est COD du verbe guérir, il n’a aucune maîtrise sur sa propre mort

L’utilisation de la troisième personne leur “, montre que le poète se considère comme étant étranger au monde de la poésie, trompé, trahi.

Remarquons encore une fois le choix des temps : ” sauraient ” est la troisième personne du pluriel du conditionnel (caractère absolu de la sentence), tromper est au passé composé (une blessure toute fraiche qui a un impact direct sur le présent de Ronsard).

 

Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé,

  • L’utilisation d’ ” Adieu ” en tête de phrase est pathétique.
  • L’apostrophe ” plaisant Soleil “, périphrase pour Apollon raisonne comme une supplication, une prière.
  • Le deuxième hémistiche rappelle le verbe ” voir ” de la première strophe : le champ lexical de la vision s’oppose ici à l’aveuglement du poète, qui ne peut plus voir et ne plus créer.

Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

  • Vers très intéressant parce qu’il n’y a pas ici de césure marquée. Au contraire, la descente aux enfers du corps est appuyée par un vers très long, sans césure, et par l’allitération en ” s “, image d’un glissement.
  • L’utilisation du futur proche ” s’en va descendre ” montre l’imminence de l’action, une fois de plus le ” je ” du poète a disparu au profit de son corps, il n’est plus maître de son destin et de ses actions.
  • Tout se désassemble ” – cette périphrase qui qualifie les Enfers a un caractère très absolu par l’utilisation du pronom ” tout ” et du présent à valeur de vérité générale ” se désassemble “.

 

Quel ami me voyant en ce point dépouillé

Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant le face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Commentons ces quatre vers à la fois.

  • Un enjambement permet de créer ici un effet d’attente.
  • On retrouve le champ lexical de la vision : ” voyant “, ” œil “, ” mes yeux “, qui montrent une fois de plus que le poète n’est plus capable d’avoir sa vision créatrice.
  • On retrouve une fois de plus le champ lexical pathétique de la souffrance, avec l’utilisation du préfixe privatif ” dé ” : ” dépouillé “, ” triste “.
  • Une fois de plus le poète n’est plus maître de son destin, il est placé en COD : ” me voyant “, ” me consolant”, ” mes yeux “.
  • L’utilisation du participe présent, par opposition au participe passé et son effet révolu utilisé jusqu’ici permettent de décrire un rite presque mortuaire que les amis devraient désormais réserver au poète : ” voir “, pleurer, veiller auprès du cercueil.
  • La question rhétorique et l’utilisation du présent de vérité générale ” remporte ” renforcent l’aspect fatidique et pathétique de la scène.
  • L’allitération en ” m ” dans le dernier vers créé une musicalité qui peut également endormir le lecteur.

 

Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,

Je m’en vais le premier vous préparer la place.

Les deux derniers vers du dernier tercet annoncent généralement la chute.

Ici nous avons le message d’adieu du poète, marqué une fois de plus par la répétition d’ ” adieu ” en début de chaque hémistiche.

Le parallélisme de construction renforcé par l’utilisation de l’adjectif ” chers “. Le texte raisonne ainsi comme un discours mortuaire.

Les amis / compagnons pourraient bien sûr rappeler ses camarades de la Pléïade.

Dans le dernier vers ” premier ” est mis en avant parce qu’il est placé en fin d’hémistiche.

Pour la première fois ” je ” est sujet du verbe, on retrouve d’ailleurs la construction du futur proche ” je m’en vais préparer “, qui souligne à quel point la mort en éminente.

Le dernier vers d’envoi est ici un vers d’adieu, de départ vers la mort.

 

Problématique et construction de plan

La problématique vous sera bien sûr donnée, mais on peut d’ores et déjà dégager trois axes d’analyse intéressants :

  1. Un discours pathétique sur la mort
    1. Un poète qui n’a plus d’emprise sur son destin (COD, mort sujet)
    2. L’utilisation du champ lexical de la fatalité et de la mort
    3. L’énumération de verbes au participe passé introduits par le préfixe ” de “
  2. Un poète trahi par son métier
    1. Le rappel de la mythologie (Apollon)
    2. Un poète aveuglé qui ne peut plus créer (champ lexical de la vision)
    3. Un destin réservé à tous les poètes (le discours d’envoi aux amis)
  3. Un sonnet mortuaire
    1. L’utilisation des temps : la mort très proche (passé composé), le départ vers les Enfers (utilisation du futur proche).
    2. Le rituel mortuaire (la question rhétorique, le présent de vérité générale, le champ lexical de l’enterrement)
    3. Un envoi (les parallélismes de construction, la répétition d’ ” adieu “, le rôle du dernier tercet).

En guise d’ouverture

  • Montrer le lien entre Je n’ai plus que les os et d’autres poèmes de Ronsard par rapport à la thématique du tempus fugit : par exemple Mignonne, allons voir si la rose
  • Lien avec la Ballade des pendus de Villon (montrer l’originalité de Ronsard par rapport au poème plus classique de Villon)
  • Lien avec Une charogne de Baudelaire (très inspiré de ce poème)

 

Voilà qui conclu cette analyse du poème Je n’ai plus que les os ! Une fois de plus soyez précis dans les termes choisis, justifiez chaque argument par un exemple du texte, citez la ligne. N’hésitez pas à consulter d’autres fiches notionnelles et d’autres commentaires pour bien vous imprégner de la méthode avant le jour J.