Juste la fin du monde, Lagarce – Bac de français

Voici un article qui résume tout ce qu’il faut savoir sur l’oeuvre Juste la fin du monde de Lagarce pour le bac de français. 

 

Introduction : tragique, modernité et incommunicabilité 

Penser la mort, s’interroger sur les déboires de l’existence  et questionner la vacuité relationnelle semblent caractéristiques de l’écriture dramatique de la fin du XXe siècle. À l’issue de la montée des antagonismes et de la ‘banalité du mal’ selon la formule d’Arendt, l’humain apparaît comme une donnée versatile, problématique, fuyante. La littérature s’interroge désormais sur les limites de la parole laquelle bute contre l’écueil de l’ambiguïté ou contre l’impasse de l’incompréhension. À partir de ces questionnements touchant à la parole et à la place du sujet parlant dans un monde en mutation, la pièce de Lagarce, Juste la fin du monde, s’inscrit dans un cadre familial hautement conventionnel. Si le titre comporte une expression aux résonances apocalyptiques l’adverbe ‘juste’ vient opérer une dédramatisation indéniable. En effet, le titre de la pièce laisse présager d’une tragédie versée dans l’ironie ou dans l’humour noir. Sur ce, Lagarce annonce dès le prologue la mort du protagoniste, Louis, qui se décide à retourner dans sa famille pour annoncer la nouvelle à ses proches. Cependant, le retour du personnage ne scelle pas des retrouvailles comme il ne pave pas la voie à une harmonisation des rapports entre les membres de la famille. Bien au contraire, la tension, la crise et l’incommunicabilité s’amplifient. Le tragique, happé dans lesdits paramètres, frôle la désinvolture : la modernité dépend d’un échange verbal mitigé, sachant que la langue est promue au rang de véritable acteur dans le jeu de l’incompréhension. 

 

Présentation de la pièce Juste la fin du monde de Lagarce et problématisation

 Alors que Lagarce apprend qu’il est atteint du sida en 1988, il se sent inopinément condamné. Au printemps 1990, il rédige Juste la fin du monde : la pièce s’ouvre sur un prologue : S’exprimant seul sur scène, Louis, 34 ans, dit qu’il va mourir et annonce sa décision de retrouver sa famille pour annoncer la nouvelle à ses proches. Accueilli par sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et la femme de ce dernier Catherine, il est vite emporté par le flot des disputes et des tensions. Dans la deuxième partie, Louis décide de partir sans annoncer la nouvelle à sa famille. L’épilogue, mettant en scène Louis au cours d’une promenade nocturne, renvoie à un moment post-mortem : le personnage regrette de ne pas avoir poussé ‘un grand et beau cri’. Dans cette perspective, le conflit dans la pièce s’apparente-t-il aux rapports familiaux ou au langage lui-même porteur de dissensions ? De même, le tragique s’articule en fonction de trois ressorts, en l’occurrence l’incompréhension, le vide et l’absence : comment ces vecteurs aiguisent-ils le tragique de la pièce ? Enfin, selon quelles modalités le dramaturge dédramatise, ironise et démystifie la mort ?

 

Juste la fin du monde de Lagarce, entre conflit familial, crise identitaire et quête de sens

Juste la fin du monde est ancrée dans un cadre familial caractérisé par le dramaturge qui insinue que la scène se déroule « un dimanche, évidemment ». Moment de la réunion familiale, il s’agit aussi et surtout du moment de la confrontation. Celle-ci oppose les deux frères, Louis et Antoine, lesquels se disputent également avec Suzanne, leur sœur, les trois étant en conflit latent avec la mère, s’arrogeant la place du père absent. De plus, Catherine participe à l’accusation ou au procès, accentuant l’analogie entre la pièce et le tribunal. 

La crise dans l’oeuvre Juste la fin du monde de Lagarce, découle principalement de l’incapacité de se faire comprendre ; en réalité, les personnages ne parviennent pas à communiquer et se trouvent victimes de quiproquos, de malentendus, de disputes et de méprises. De surcroît, le soliloque paraît l’apanage des personnages dont le langage est fermé sur lui-même, en chiasme : « ce n’est pas bien que tu sois parti/ parti si longtemps/ ce n’est pas bien ». Sur un plan similaire, l’épanorthose est une figure de style récurrente dans la pièce : elle consiste à corriger ou à nuancer une affirmation. La quête du ‘mot exact’ s’affirme sans pour autant aboutir, comme si l’innommable avait le maître mot. 

 

En raison de la crise qui empire, l’aveu de la mort imminente passe sous silence : à défaut de communiquer, de minorer les tensions, la parole ne fait que ressasser la platitude. Ainsi, l’autre est difficilement appréhendé en tant que personne puisqu’il est l’objet constant d’un rejet ou d’une froideur perceptible tout au long des scènes. Les membres de la famille soulignent l’éloignement de Louis, son indifférence et sa dissonance avec le milieu auquel il est censé appartenir. Catherine reproche en ces termes l’attitude du protagoniste « lorsque nous nous sommes mariés, il n’est pas venu » ; Suzanne renchérit en adoptant des répliques circulaires « il n’embrasse jamais personne », « son propre frère, il ne l’embrasse pas » (1e partie, scène 1). De même, les reproches s’accumulent sachant que la sœur se trouve blasée par le départ de Louis : « Et je me suis retrouvée sans rien » et ajoute « je ne savais pas que tu partais pour tant de temps, je n’ai pas fait attention/ je ne prenais pas garde » (1e partie, scène 3).

 

La tension dans la pièce Juste la fin du monde de Lagarce ne cesse de monter, mise en relief par les échanges répétitifs et vides de sens qui participent à rendre la présence de Louis gênante, voire sinistre. La mère, génératrice de normativité dans la pièce, ravive les tensions et cultive la rivalité entre les deux frères. Son discours, arrimé sur la thématique de la culpabilisation, incite Louis à reprendre son rôle de frère aîné, rôle prétendument ‘usurpé’ par Antoine : elle ramène Louis à son statut à travers le lexique du droit « que tu leur interdises », « que tu les autorises », « que tu leur dises » puis se tourne vers Antoine pour lui adresser son accusation « Et rien ne lui semble autant un devoir dans sa vie/ et une douleur aussi et une sorte de crime pour voler un rôle qui n’est pas le sien » (1e partie, scène 8).  En associant les retrouvailles à un procès, le dramaturge privilégie une confrontation par le biais de laquelle chaque personnage paraît rechercher une identité ou une raison d’être ; en se déchirant pour des broutilles, les personnages affrontent le non-dit, celui de l’inconscient rétif à la parole. 

L’épanorthose confirme l’impression de l’indicibilité ou celle de l’incommunicabilité : les répliques de la mère déréalisent le discours en le projetant de la sorte dans un passé révolu (au moment où elle évoque ses souvenirs) ou bien dans une éventualité flottante « Ce qu’ils veulent, ce qu’ils voudraient » (partie 1, scène 8). L’impasse communicationnelle se manifeste également au niveau de l’éloignement entre les personnages : verbalement, par des questions incongrues et mal placées puisque la mère interroge Louis sur son âge « Tu as quel âge/ quel âge est-ce que tu as ? » (1e partie, scène 8) ; au niveau kinésique, le rejet s’exprime en termes de froideur ou de distanciation. Sur ce, Suzanne s’insurge « ils ne vont pas se serrer la main, on dirait des étrangers » (1e partie, scène 1). Face à la médiocrité et à la platitude des répliques, la grossièreté et la violence verbale trahissent une colère rentrée, une haine inconsciente de l’autre. Par conséquent, le conflit familial charrie une crise identitaire foncièrement rattachée à l’incommunicabilité : la parole, dans Juste la fin du monde de Lagarce, revêt une dimension circulaire, vide et dénuée de sens. 

 

Le tragique dans la pièce Juste la fin du monde de Lagarce : incompréhension, vacuité et absence

Happés dans l’immédiateté, les personnages se meuvent dans la sphère de l’incompréhension. Celle-ci pourrait découler, en effet, de la répétition et de la platitude lesquelles voilent la véritable intention de chacun des personnages. Dans cette mesure, chacun est l’objet du discours d’un autre : « elle est Catherine », « Catherine, c’est Louis », « Je vais bien (…) toi comment est-ce que tu vas », réplique répétée par Antoine (1e partie, scène 1). Alors que l’anodin semble régir les échanges, la platitude sert à masquer ou à retarder le procès. D’ailleurs, Catherine dit elle-même « je ne voudrais pas avoir l’air de vous faire un mauvais procès » (2e partie, scène 1). Il est évident alors que la vacuité du discours se mue progressivement en une dénonciation de l’absence de Louis. Cependant, le tribunal familial qui accuse Louis de s’être absenté durant 12 ans n’accorde pas à l’accusé le droit de se défendre. La parataxe rend bien compte des différents reproches formulés à l’encontre de Louis sans pour autant s’articuler en une pensée fluide : « ce n’est pas bien [que tu sois parti] », « tu as dû parfois, toi aussi, toi aussi, tu as dû parfois avoir besoin de nous » (1e partie, scène 3). Quant aux lettres qu’envoyait Louis, leur style elliptique et laconique est dénigré : « de petits mots, juste de petits mots, une ou deux phrases, rien… » Et « je pensais que ton métier était d’écrire […] tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas dignes, c’est pour les autres » (1e partie, scène 3). Le discours de l’accusation exploite un filon dans les attentes déçues par le protagoniste : la mère va même jusqu’à solliciter le mensonge en préférant l’insincérité à l’absence « même si ce n’est pas vrai, un mensonge, qu’est-ce que ça fait ? Juste une promesse qu’on fait en sachant qu’on ne la tiendra pas » (1e partie, scène 8). Néanmoins, le procès n’épargne pas les autres personnages puisque les accusations fusent de toute part. À titre d’exemple, Antoine infantilise Suzanne en discréditant l’air affecté de sa sœur « elle veut avoir l’air/ c’est parce que Louis est là, c’est parce que tu es là/ tu es là et elle veut avoir l’air » (1e partie, scène 9). Le tragique dans la pièce est déterminé par l’incompréhension, la vacuité affective et relationnelle ainsi que par l’absence. 

 

 

Juste la fin du monde  de Lagarce adopte la structure d’une tragédie avec le prologue de Louis qui rappelle le chœur tragique annonçant le destin des personnages. De plus, le prénom ‘Louis’ est porté par trois générations : en inscrivant la pièce dans une ‘lignée’, le dramaturge ne fait qu’accentuer le tragique. Certains thèmes participent au tragique de la pièce :

  • La rivalité fraternelle renvoyant aux figures de Caïn et Abel ;
  • La mort inéluctable du protagoniste ; 
  • La tension et la conflictualité entre les personnages ; 
  • L’inefficacité de la parole et l’équivocité.  

 

 

Il semble alors que le registre tragique marque l’ensemble des scènes : non seulement la parole ne réussit pas à nommer ou à rendre compte du réel mais elle est génère dissensions et calamités. En effet, les mots constituent les déclencheurs des disputes et de l’inimitié ; la tentative de Catherine de calmer la tension provoque en revanche la colère d’Antoine d’où le décalage entre l’intention de paix et la réaction du personnage : face à la réplique de Catherine « elle ne te dit rien de mal/ tu es un peu brutal, on ne peut rien te dire… », Antoine fulmine « je suis un peu brutal ? …. Vous êtes terribles, tous, avec moi ». La haine est projetée contre Louis qui pourtant contredit Catherine parce qu’Antoine rejette son frère à deux reprises : « Oh toi ça va, la bonté même », « tu me touches : je te tue » (2e partie, scène 2). En somme, la colère d’Antoine rejoint le tragique de l’incompréhension et de l’incommunicabilité. Cependant, le dramaturge tente de contourner ce tragique en démystifiant la mort. 

 

 

Démystification de la mort

L’ironie dans Juste la fin du monde perce dès le titre de la pièce : la distanciation opérée par le dramaturge au sujet de la mort est poursuivie par Louis qui lance dans la scène des retrouvailles sur le mode de l’euphémisme « ce n’est pas un grand voyage » (1e partie, scène 1) alors qu’il s’agit de son dernier voyage. Bordant sur un même canevas, il répond à sa famille qui lui propose de rester plus longtemps « mieux encore […] je renonce à tout, j’épouse ma sœur, nous vivons très heureux ». 

En effet, la démystification de la mort dans la pièce Juste la fin du monde de Lagarce dépend principalement du dédoublement du personnage de Louis (2e partie, scène 1) et de la distorsion temporelle occasionnée par l’épilogue. En premier lieu, la mise en abyme permet à Louis de devenir un auteur imaginant un scénario comme l’atteste le champ lexical de l’imagination « J’y réfléchis », « j’avais imaginé les choses », « c’est juste une idée mais elle n’est pas jouable » (2e partie, scène 1). Deux voix alternent dans ce cadre : celle du fils modèle, illusoire « Je promets qu’il n’y aura plus tout ce temps avant que je revienne » puis celle de la réalité, de l’instinct qui le pousse à fuir l’enclos familial « mensonges », « des phrases comme ça » (2e partie, scène 1). Par ailleurs, cette alternance traduit le fossé qui sépare le protagoniste de ses siens et l’irréalité du monde qu’il côtoie. Il semble alors que la mort de Louis soit plus ‘réelle’ que ce qui précède : elle est revendiquée par le personnage « je meurs quelques mois plus tard ». La distorsion temporelle est aiguisée par le non-lieu, donnant lieu à un registre lyrique propice à l’évocation du souvenir « je marche seul dans la nuit/à égale distance du ciel et de la terre » (épilogue). La mort correspondrait à une invocation de la libération « un grand et beau cri/un grand et joyeux cri » (épilogue) et une revanche de l’authenticité sur la duperie. 

 

 

Conclusion : la culpabilité, l’agressivité et le triangle œdipien 

Dans Juste la fin du monde, la conflictualité latente puis manifeste est associée aux rapports familiaux : le retour de louis constitue un catalyseur à l’expression des rancunes, des haines invétérées et du blâme, des reproches et de l’accusation. Le rapprochement effectué entre la pièce et le procès repose en fait sur l’idée du droit ainsi que sur le vocabulaire moral ; toutefois, la parole est incessamment piégée vu que l’incompréhension persiste. Ceci revient au fait que le non-dit pèse sur les répliques des personnages : entre le dire et l’intention, une césure existe. L’essentiel se joue en amont du triangle œdipien sachant que le père, le grand absent de la pièce, détermine les rapports et apporte un nouvel éclairage à la mort, désirée inconsciemment comme ultime rempart contre la rationalité bourgeoise et la platitude.  

N’hésitez pas à poursuivre vos révisions avec d’autres fiches sur les oeuvres clé du programme – comme notre fiche sur le Rouge et le Noir de Stendhal. Bon courage !

                                       

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