Le commentaire composé des textes d’argumentation expliqué en quelques exemples

Le commentaire de texte est une épreuve qui concerne tous les élèves qui passent leur baccalauréat de français. Il est donc nécessaire de s’y entraîner pour le maîtriser ! Voici cinq exemples de commentaires composés de textes d’argumentation, choisis pour leur diversité et leur richesse, afin de vous guider dans l’apprentissage de cet exercice. 

Tout d’abord, voici quelques consignes méthodologiques. Avant ça, n’hésitez pas à tester vos connaissances grâce à nos quiz de français !

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Eléments méthodologiques de base pour le commentaire de texte

Toujours avoir une première lecture basique, puis une deuxième/troisième plus analytique où vous notez dans la marge/sur votre texte les éléments, informations que vous repérez. 

Repérer la place de l’extrait dans l’oeuvre → selon sa place il aura différentes fonctions. 

Ici, la place de l’extrait n’a pas grande importance car l’article est donné entier et fonctionne comme une unité indépendante dans l’oeuvre. 

Repérer, mettre en évidence la structure du texte, et ainsi la manière dont il évolue et avance. Attention : pour ne pas donner l’impression de découper artificiellement le texte, montrer les évolutions d’une partie à l’autre pour justifier le découpage dans l’introduction. Exemple : le passage d’un argument à l’autre, d’un outil à un autre etc. 

Pour un texte d’argumentation : étudier les outils de l’argumentation (le présent de vérité générale, les formulations concises, l’adresse directe au lecteur etc), le ton adopté (véhément ici), le jeu sur la raison ou sur l’émotion (les deux étant employés dans le cas présent), la nature du texte d’argumentation (une dénonciation ici). 

Pour trouver la problématique du texte : saisir la spécificité du texte, ce qui le rend intéressant et exceptionnel (trouver la raison pour laquelle les jurés l’ont choisi). Plusieurs axes sont possibles : le  texte est-il particulièrement représentatif d’un genre ou d’un mouvement ? Se distingue-t-il au contraire des autres dans un genre ? quels outils littéraires sont utilisés et dans quel but ? L’important est de trouver un ou plusieurs axes (ne pas s’éparpiller non plus ! Un ou deux suffisent) qui concernent le texte dans sa totalité. (elle ne doit donc pas être trop réduite ou ne concerner qu’une partie de l’extrait). 

Dans le développement, toujours partir d’observations basiques pour aboutir à quelque chose de plus subtil, pointu et réfléchi. Le premier niveau d’analyse est important pour permettre à celui qui lira votre travail de saisir la nature du texte, ce qu’il contient… et pour montrer que vous l’avez bien compris.

Construire son analyse de manière composée, c’est-à-dire en retenant les grandes idées du texte et en construisant son plan à partir de deux ou trois grands axes. Attention : ne pas donner l’impression d’un catalogue, avoir recours à des mots de liaison. (Exemple  : Tout d’abord, ensuite, enfin, toutefois, cependant, en revanche, de plus, de même…) et alterner entre des observations concernant une phrase en particulier et un paragraphe/texte. 

Autres remarques : faire attention au rythme du texte, à la place du narrateur et de l’auteur dans le texte, bien citer le texte pour prouver ce que l’on déclare. 

 

Les confessions, Rousseau (épisode du ruban volé)

  “Il est bien difficile que la dissolution d’un ménage n’entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu’il ne s’égare bien des choses : cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l’inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d’autres meilleures choses, étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l’avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu’on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer ; d’ailleurs bonne fille, sage, et d’une fidélité à toute épreuve. C’est ce qui surprit quand je la nommai. L’on n’avait guère moins de confiance en moi qu’en elle, et l’on jugea qu’il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir : l’assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban: je la charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m’apostrophe, m’exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m’a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu’elle m’a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : Ah ! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d’un côté une audace aussi diabolique, et de l’autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l’on était, on ne se donna pas le temps d’approfondir la chose ; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l’innocent. Sa prédiction n’a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s’accomplir. (…)

 

      Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s’il n’était commis que d’hier. Tant que j’ai vécu tranquille il m’a moins tourmenté, mais au milieu d’une vie orageuse il m’ôte la plus douce consolation des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s’endort durant un destin prospère, et s’aigrit dans l’adversité. Cependant je n’ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon coeur de cet aveu dans le sein d’un ami. La plus étroite intimité ne me l’a jamais fait faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j’ai pu faire a été d’avouer que j’avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n’ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu’à ce jour sans allégement sur ma conscience ; et je puis dire que le désir de m’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j’ai prise d’écrire mes confessions.”

 

Commentaire

Introduction : doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant : 1.le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature; 2.le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation. 3. la structure du texte, le plan et la problématique. 

Ici, il s’agit d’un extrait des Confessions de Rousseau (1782), un texte d’argumentation autobiographique. Cet extrait est un des passages phares de l’oeuvre, c’est la confession du vol du ruban par Rousseau des années après le larcin. Ce vol est donc le thème de l’extrait, et le registre est à la fois argumentatif, sentimental et pathétique. Rousseau cherche à convaincre par les émotions. Le texte est divisé en deux grandes parties : le récit du larcin et le souvenir qui lui en reste encore aujourd’hui. Nous étudierons tout d’abord l’aspect confessionnel de l’extrait, puis la tentative de justification qui se cache derrière. Dans quelle mesure ce passage des Confessions est tout sauf une confession objective et exacte d’un larcin ?

 

 

  • La confession

 

I.1. La mise en place du cadre : Au début du passage, Jean-Jacques Rousseau met en place le cadre du récit tel qu’il le ferait pour une confession (“Il est bien difficile que la dissolution d’un ménage n’entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu’il ne s’égare bien des choses : cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l’inventaire.” l 1-3). Il insiste ici sur la bonté et l’honnêteté qui règnent dans la maison où il habite. Ce cadre de bonté permet à Rousseau d’atténuer l’annonce de son larcin (“La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d’autres meilleures choses, étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai” l 3-5). Comme c’est souvent le cas, le cadre a une importance capitale dans une confession, elle annonce le noeud du problème et l’orientation que l’on donnera à la confession. Nous le verrons par la suite, le cadre d’honnêteté, de fidélité et de bon coeur sera capital dans ce texte d’argumentation. 

I.2. L’omniprésence de la première personne : Si l’on étudie l’ensemble du passage, on peut remarquer la grande présence du pronom personnel “je”. Bien que ce soit normal dans un récit avec un narrateur personnage, dans le cas présent son omniprésence est notable. C’est une caractéristique fondamentale de la confession. En voici quelques exemples : “ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt.” (l 5-6), “Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a donné.” (l 7), “ et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu’elle m’a donné le ruban.” (l 20-21). 

I.3. L’apparence de transparence et de clarté : Le récit donné par Rousseau apparaît d’une grande honnêteté, d’une grande clarté. Le style qu’il adopte donne une apparence de vérité non déguisée à ce qui est dit. C’est le style de la confession. Il emploie tout d’abord le présent simple de la description : “Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a donné.” (l 7). Ensuite, il décrit Marion de manière détaillée : “Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins.

Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu’on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer ; d’ailleurs bonne fille, sage, et d’une fidélité à toute épreuve.” (l 8-13). Il décrit aussi ses sentiments au moment même de mentir et d’accuser Marion à sa place : “C’est ce qui surprit quand je la nommai. L’on n’avait guère moins de confiance en moi qu’en elle, et l’on jugea qu’il importait de vérifier lequel était le fripon des deux.” (l 13-15). Et enfin, il décrit chronologiquement ce qui se passe : on l’attrape, il accuse Marion, “on la fit venir” (l 15), tous deux échangent, elle lui dit avec tristesse qu’elle croyait qu’il avait un bon coeur puis ils sont tous les deux virés. L’usage du présent simple et du passé simple ainsi que la présence de nombreux détails sur leurs attitudes donne une apparence de transparence au récit qui se veut être une confession. 

 

 

  • La justification

 

Toutefois, ce passage n’est qu’en apparence une simple confession honnête, transparente et désintéressée. Jean-Jacques Rousseau cherche en réalité à justifier son acte. 

II.1. Un vol contre-nature pour un être fondamentalement bon : La manière dont est présenté le vol est une tentative de justification de celui-ci car il semble contre-nature venant d’un être bon. De plus, cela le rend exceptionnel, comme un écart de conduite que l’on peut pardonner. Il nous faut signaler l’innocence du petit Jean-Jacques : “ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a donné.” (l 5-7). Ensuite, l champ lexical de la bonté s’oppose à celui du mal : “modestie”, “douceur”, “bonne fille, sage”, “fidélité”, “innocente”, “angélique douceur” # ”fripon”, “mon barbare coeur”, “démons”, “une impudence infernale”, “une audace aussi diabolique”. L’usage d’hyperboles dans l’attitude “diabolique” du petit garçon signale que ce n’est pas naturel chez lui. La preuve en est que cette même personne, des années plus tard, revient sur le fait et prend ses distances avec le garçon coupable du vol car il ne le reconnaît pas. Les remords de ce dernier sont un ultime élément de preuve que ce larcin, ces mensonges étaient contre-nature pour un garçon de nature bonne.

II.2. Le récit biaisé du vol : Le récit du vol, bien qu’en apparence objectif, est subjectif et biaisé. Il est orienté par Rousseau afin de pouvoir mettre en avant son bon caractère et présenter le vol comme un écart de conduite incompréhensible et unique. Nous le voyons notamment avec l’évocation du ruban au début du texte : “un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux”. Ce ruban ne semble avoir aucune valeur, les détails de son âge et de sa couleur servent à dédramatiser le vol.

De même avec le choix de certains détails comme la seule parole rapportée de son dialogue avec Marion : “Ah ! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place.” (l 20-22). Le lecteur ignore ce qu’a pu dire le jeune Rousseau mais sait qu’on lui connaissait un bon coeur grâce aux mots de Marion. Ce choix est très important car il contribue à présenter Rousseau comme un enfant de bon coeur, une victime plutôt qu’un jeune menteur agressif. Le récit biaisé du vol est donc bien une stratégie pour justifier et faire pardonner son acte a postériori. 

II.3. L’hyperbole pathétique dans ses sentiments et l’euphémisme de départ : Enfin, afin de justifier son acte, Jean-Jacques Rousseau utilise un contraste entre l’euphémisme et l’hyperbole. Il utilise l’euphémisme pour évoquer son larcin (“La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d’autres meilleures choses, étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai” l 4-6). Au contraire, il a recours à l’hyperbole pathétique pour évoquer ses sentiments et son mal-être (““Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c’est Marion qui me l’a donné.” l 7, “Elle arrive, on lui montre le ruban: je la charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste.” l 16-17, “une fille innocente qui ne m’a jamais fait de mal ; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu’elle m’a donné le ruban.” l 19-21).

Ce contraste accentue l’impression d’un acte excusable et prouve bien la tentative de justification de son vol de la part de Rousseau. De plus, ses remords sont immenses : “Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s’il n’était commis que d’hier.” (l 30-32). Le caractère pathétique de ce récit, le mal-être du voleur et l’exagération d’un petit larcin suscitent la compassion du lecteur et l’encouragent à pardonner le geste. 

 

Conclusion : synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Dans le cas présent, évoquer l’adoption du style de la confession dans ce passage de récit d’un vol de Jean-Jacques Rousseau étant enfant. Ensuite, nuancer le propos en insistant sur l’entreprise de justification du Rousseau adulte qui écrit cet extrait. 

 

Essais, Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre IX (extrait) “De la vanité”

 

   “ J’ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d’olive: chaud ou froid, tout m’est un: et si un, que vieillissant, j’accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l’indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu’elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.

    Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé.

    Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j’en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j’accointe ceux-là, je les considère: c’est là où je me prête et où je m’emploie. Et qui plus est, il me semble que je n’ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.”

 

Commentaire

Introduction : doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant : 1.le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature; 2.le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation. 3. la structure du texte, le plan et la problématique. 

Ici, nous avons à faire à un extrait des Essais de Montaigne (1580), un texte d’argumentation où  l’auteur.étudie l’âme, les sentiments et les expériences du genre humain. Il y traite de tous les thèmes possibles. Cette partie de l’extrait traite de l’attitude des hommes de la Cour française lorsqu’ils sont en voyage. Le registre y est argumentatif et critique. Montaigne cherche à convaincre par la raison et par l’exemple (le sien). Le texte se compose de trois parties : l’évocation de  sa manière de voyager, puis de celle des courtisans français et enfin une critique acerbe de ce genre de comportements. Nous étudierons en quoi cet extrait est un récit de voyage puis une critique venimeuse des moeurs de la Cour française. Dans quelle mesure ce passage de critique des moeurs des courtisans français en voyage propose-t-il une réflexion plus large sur l’homme ?

 

 

  • Un récit de voyage

 

I.1. Le thème du voyage : Le point de départ de cet extrait est le voyage, il est le contenu de base de ce texte. Cela nous place donc dans le cadre du récit de voyage. En voici des indices : “d’une nation à une autre” (l 2), “Quand j’ai été ailleurs qu’en France” (l 6), “je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers” (l 8). Les notions de pluralisme culturel et d’étrangeté, omniprésentes dans ce paragraphe, signalent bien qu’il s’agit d’un récit de voyage d’un homme qui découvre d’autres cultures 

I.2. Le récit de ce qu’il expérimente pendant ses voyages : Ensuite, un des éléments caractéristiques du récit de voyage est le récit d’expériences personnelles uniques lors de la découverte de l’altérité. C’est une chose que l’on retrouve bien ici. Montaigne évoque ainsi différents usages et coutumes qu’il a rencontrés : “Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d’olive: chaud ou froid” (l 3-4), “Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers.” (l 6-10). Montaigne raconte ainsi ses découvertes en terme d’usages, de nourriture et de mode de vie. C’est la caractéristique première du récit de voyage qui a pour vocation de faire voyager le lecteur. 

I.3. La description des voyageurs : Enfin, dans le cadre du récit de voyage, Montaigne dépeint deux types de voyageurs. Il y a tout d’abord le voyageur détaché de son pays natal et ouvert à la découverte, c’est-à-dire Montaigne lui-même : “J’ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison.” (l 1-3), “Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers.” (l 6-10), “Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j’en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans (…) Et qui plus est, il me semble que je n’ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.” (l 23-28).

Ce voyageur tolérant qui prône le multiculturalisme et l’ouverture d’esprit s’oppose aux courtisans français : “Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient.” (l 31-33), “La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.” (l 35-37). Ce sont de faux voyageurs intolérants, hautains et fermés à la découverte. 

 

 

  • La critique des moeurs de la Cour française

 

II.1. L’opposition de sa manière de voyager et de celle des autres français de la Cour : Comme nous l’avons vu dans la partie antérieure, Montaigne oppose deux types de voyageurs. Nous insisterons sur la figure de style car elle lui permet de produire une critique du modèle opposé au sien. En effet, il commence à présenter sa conception du voyage puis il introduit l’autre type de voyageur par “J’ai honte de voir” (l 10). Ils sont montrés du doigt par Montaigne , donc étymologiquement présentés comme des monstres (le monstre étant celui que l’on montre). De plus, il les appelle avec des “ils”, “ceux-là”, “eux” pluriels et indifférenciés et les oppose à un “je” unique. Cette masse est associée à des adjectifs négatifs tandis que Montaigne décrit ses moeurs avec douceur. Il y a donc bien une opposition de public, de pronoms, de registre et de ton qui sert la critique du clan des courtisans. 

II.2. Une critique plus générale de l’attitude, des us et mentalités des courtisans français : Il est intéressant de voir l’élargissement de la critique aux us, mentalités et modes de vie des courtisans français. La critique de leur manière de voyager est en réalité un prétexte pour une critique plus générale des courtisans. La première critique qui est faite est celle de leur peur de l’étranger et de l’entre-soi : “cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble” (l 10-14), “ prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.“ (l 17-18), “Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié.” (l 20-21). Montaigne critique ensuite leur mépris envers d’autres cultures qu’ils appellent “barbares” : “Pourquoi non barbares, puisqu’elles ne sont françaises?” (l 15), “nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié” (l 20-21). Enfin, il critique leur addiction aux commérages au sein de la Cour : “Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux.” (l 21-23). Ces hommes apparaissent comme ignorants, intolérants, méprisants et faux. 

II.3. Une réflexion plus large sur l’homme : L’élargissement final de cette réflexion est intéressant car il peut être vu comme humaniste. Montaigne, à travers cet exemple, propose une réflexion sur l’homme et sur sa nature. Il prône un honnête homme tolérant, ouvert aux autre cultures et à l’humanité toute entière. Il défend l’idée que cet honnête homme sera enrichi de différentes origines et cultures et saura vivre partout où la vie l’appellera. Cette phrase me semble condenser la théorie humaniste de l’honnête humaniste que présente Montaigne : “On dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé.” (l 23). Ainsi, la critique des courtisans français qui voyagent semble être un prétexte pour proposer une réflexion humaniste sur la société et l’homme. 

 

Conclusion : synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Dans le cas présent, revenir sur les aspects qui font de ce texte un semblant de récit de voyage puis développer sur la critique acerbe qui est faite des courtisans français en voyage, et plus généralement des us et coutumes, des mentalités des hommes. Son caractère humaniste transparaît dans ces allusions. 

 

J’accuse, Emile Zola

Voici le texte de l’article d’Emile Zola, intitulé “J’accuse” et publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L’Aurore sous la forme d’une lettre ouverte au président de la République. Le texte accuse le gouvernement de l’époque d’antisémitisme dans l’affaire Dreyfus.

 

“Lettre à M. Félix Faure,

 

Président de la République

 

Monsieur le Président,

 

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ? Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les coeurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition Universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis. Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis. Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?

La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus. Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière; on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise. Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. (…) Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais !”

 

Commentaire

Introduction : doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant : 1.le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature; 2.le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation. 3. la structure du texte, le plan et la problématique. 

Le texte que nous allons étudier est extrait de la lettre ouverte intitulée “J’accuse” et publiée dans L’Aurore par Emile Zola le 13 janvier 1898. C’est une lettre de dénonciation au sujet de l’affaire Dreyfus (un soldat juif piégé par ses supérieurs et condamné à mort). C’est un plaidoyer contre cette affaire et contre l’antisémitisme sous-jacent qu’il révèle au sein de l’armée. Son thème est donc bien cette affaire, et le ton y est dénonciateur, critique et révélateur. Il cherche à convaincre grâce à un récit qui se veut détaillé et véridique des faits, grâce à la raison et à l’émotion du lecteur face à l’injustice mise en évidence. Le texte est composé de deux parties : une apostrophe au Président de la République Félix Faure puis le récit de la mise en place du piège autour de Dreyfus. Nous étudierons tout d’abord le ton du texte, c’est-à-dire celui de la dénonciation. Puis nous nous focaliserons sur les manières de convaincre, et enfin sur le mélange de genres (documentaire et texte littéraire) au sein de cet extrait. Dans quelle mesure ce passage d’une lettre ouverte de dénonciation d’une affaire juridique basée sur un coup monté antisémite présente toutes les possibilités de la littérature comme outil d’argumentation et de dénonciation ?

 

 

  • Le ton de la dénonciation

 

I.1. Un plaidoyer contre cette affaire : Cette lettre ouverte est clairement contre cette affaire, c’est un plaidoyer contre elle car selon Zola elle est motivée par l’antisémitisme et cause l’injustice. La forme est bien celui d’un plaidoyer : Zola commence par une apostrophe à celui qui fait office de juge ici, le Président de la République M. Félix Faure (“Monsieur le Président, / Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?” l 3-6), puis il introduit petit à petit l’objet de sa dénonciation (“Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.” l 10-14). Il évoque et insiste aussi sur son rôle de révélateur de la vérité, de même que le ferait un avocat de la défense (“La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis. Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme.” l 15-21). La deuxième partie du texte correspond à ce que dirait ce même avocat lors de l’intervention à la barre de l’accusé (“La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus. Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant.” l 24-25). Ainsi, la structure,la construction et le style de cette lettre font véritablement penser à un plaidoyer contre une affaire qui accuse injustement un homme. 

I.2. Le champ lexical/ton de la critique : Le registre et le champ lexical sont ceux de la critique, de la saleté et du démon. C’est le fil conducteur de la lettre. Les adjectifs et substantifs employés pour qualifier cette affaire sont : “honteuse (…) ineffaçable tache”, “tache de boue”, “abominable affaire”, “soufflet suprême à toute vérité”, “souillure”, “crime social”, “un cauchemar”. De même, le personnage qui est selon lui responsable de ce coup monté est qualifié tel un démon : “Un homme néfaste”, “l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, (…) colportent, de nuit, des preuves accablantes.”, “le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.”. Il est dépeint comme un esprit dérangé et machiavélique. Cette omniprésence des champs lexicaux du Mal et du crime montrent bien que ce texte est fondamentalement dénonciateur. La critique et la dénonciation sont ses fils conducteurs. 

 

 

  • Les manières de convaincre

 

II.1. Le récit détaillé et vraisemblant : Afin de convaincre le Président de la République et les lecteurs de ce qu’il avance, Emile Zola produit un récit plutôt détaillé et vraisemblant de la mise en place du piège autour de Dreyfus par le lieutenant-colonel du Paty de Clam. Tout d’abord, de même que l’avocat de la défense jure dire “la vérité, rien que la vérité” avant son intervention, l’auteur prétend et promet de rétablir la vérité sur cette affaire : “La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière.” (l 15-16) ; “La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.” (l 24). Ces phrases donnent une certaine validité à son témoignage. Ensuite, il donne de nombreux détails dans son récit, ce qui donne l’impression qu’il fait un rapport des faits : “se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus” (l 28-31), “Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise. Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. (…)” (l 35-40). Le récit détaillé et vraisemblable des manipulations du lieutenant-colonel sont donc un outil de poids pour convaincre le lecteur qui y voit un récit des faits. 

II.2. Les détails historiques : Emile Zola va jusqu’à donner des détails historiques véridiques pour ancrer son écrit dans un esprit de vérité. Nous pouvons prendre l’exemple des noms propres : “l’affaire Dreyfus”, “le lieutenant-colonel du Paty de Clam”, “ le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire” et le “colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements”. L’état de fait de leur état de service, de leurs rôles au moment de l’affaire sert aussi à ancrer le récit dans un temps et un espace véridiques. Ainsi, les détails historiques donnent un caractère vraisemblable aux faits relatés qui semblent sortir tout droit d’un rapport judiciaire. Ce sont des outils pour convaincre. 

II.3. La construction de l’argumentation : Enfin, afin de convaincre le Président et les lecteurs de ces propos, il construit son argumentation logiquement et chronologiquement. Il commence par apostropher le Président pour avoir son attention. Puis il introduit l’objet de sa critique et relate chronologiquement ce qui s’est passé selon lui. Il commence donc le récit des faits par la mise en place du piège par le lieutenant-colonel, par les prémisses du crime qui ont préparé l’affaire. Il enchaînera après notre extrait avec le récit chronologique de l’accusation de Dreyfus et de la préparation du procès contre lui. Son argumentation, basée sur la logique et l’ordre chronologique des faits, est donc un autre outil pour convaincre avec la raison les lecteurs de ce qu’il avance. 

 

 

  • Entre documentaire et texte littéraire

 

III.1. L’alternance entre des phrases type documentaire et des phrases narratives : Il est intéressant de voir que le style documentaire côtoie des phrases plus écrites, plus narratives et fictionnelles. C’est un mélange des genres qui donne encore plus de poids aux mots d’Emile Zola et permet à cette lettre de convaincre les lecteurs, non seulement avec la raison mais aussi avec la littérature. Voici un exemple de cette association du rapport judiciaire et de la littérature : “C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil.” (l 31-35). Le récit d’un fait dans la première proposition est associé à des images littéraires telles que la “pièce entièrement revêtue de glace” où la “lanterne sourde”. Le vocabulaire basique et les phrases simples côtoient le vocabulaire recherché et les phrases aux constructions littéraires (“dicter le bordereau” # “voulant se faire introduire”, “l’émoi du réveil”). Or le lecteur lit les écrits de Zola car il aime la littérature et aime se laisser transporter par ses images. Le poids convaincant du récit des faits est donc enrichi par cette association du style documentaire et de la littérature. 

III.2. Le jeu sur l’émotion, le tragique et le pathos : Enfin, il nous faut étudier le jeu d’Emile Zola avec l’émotion, le pathos et le tragique. Par ce biais, il cherche à émouvoir le Président et les lecteurs et, par conséquent, à les convaincre pas le coeur. La raison seule n’aurait pas assez de poids. C’est l’émotion qui porte les gens à dénoncer une injustice, qui porte les jurés à voter pour un contre l’accusé. Voici quelques exemples de ce recours à l’émotion : “Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus !” (l 9-11), “Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.” (l 15-16). Les nombreuses exclamations et l’emploi du champ lexical du Mla et de l’injustice donnent un caractère pathétique à l’expression. Le tragique est bien présent aussi : “Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais !””. Ainsi, cette lettre ouverte fait appel à la peine, à la compassion du Président pour les convaincre de la vérité de ses mots et les animer à la révolte contre cette affaire injuste. 

 

Conclusion : synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Pour ce texte-ci, mettre en lumière l’omniprésence du ton de la dénonciation, étant donné qu’il s’agit d’un plaidoyer contre cette affaire. Montrer comment Zola cherche à convaincre le lecteur, puis la richesse argumentative du texte basée sur le mélange des genres, entre documentaire et texte littéraire. 

 

“L’encyclopédie”, un article de Diderot extrait de L’Encyclopédie

Diderot s’explique dans cet article sur les prétentions de l’Encyclopédie : le produit libre d’une libre association de collaborateurs. 

“Les projets littéraires conçus par les grands sont comme les feuilles qui naissent aux printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts, où la nourriture qu’elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l’effet qu’on en remarque. Entre une infinité d’exemples en tout genre, qui me sont connus, je ne citerai que celui-ci. On avait projeté des expériences sur la dureté des bois. Il s’agissait de les écorcer, et de les laisser mourir sur pied. Les bois ont été écorcés, sont morts sur pied, apparemment ont été coupés ; c’est-à-dire que tout s’est fait, excepté les expériences sur la dureté des bois. Et comment était-ce possible qu’elles se fissent ? il devait y avoir six ans entre les premiers ordres donnés, et les dernières opérations. […]

Quelle diversité ne s’introduit pas tous les jours dans la langue des arts, dans les machines et dans les manœuvres ? Qu’un homme consume une partie de sa vie à la description des arts ; que dégoûté de cet ouvrage fatigant, il se laisse entraîner à des occupations plus amusantes et moins utiles, et que son premier ouvrage demeure renfermé dans ses portefeuilles : il ne s’écoulera pas vingt ans, qu’à la place de choses nouvelles et curieuses, piquantes par leur singularité, intéressantes par leurs usages, par le goût dominant, par une importance momentanée, il ne retrouvera que des notions incorrectes, des manoeuvres surannées, des machines ou imparfaites, ou abandonnées. Dans les nombreux volumes qu’il aura composés, il n’y aura pas une page qu’il ne faille redessiner. Ce sont des portraits dont les originaux ne subsistent plus. Le luxe, ce père des arts, est comme le Saturne de la fable, qui se plaisait à détruire ses enfants.

La révolution peut être moins forte et moins sensible dans les sciences et dans les arts libéraux, que dans les arts mécaniques ; mais il s’y en est fait une.”

Commentaire

Introduction : doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant : 1.le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature; 2.le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation. 3. la structure du texte, le plan et la problématique. 

Ici, nous avons un extrait de L’Encyclopédie de Diderot (1751), la grande oeuvre littéraire et scientifique des lumières. Il s’agit précisément de l’article intitulé “L’Encyclopédie” dans lequel Diderot explique le projet de L’Encyclopédie. Il traite donc de ce projet littéraire, le ton y est argumentatif et explicatif. Diderot cherche à convaincre avec un discours littéraire  raisonnable, général et des exemples. Le texte se compose de trois parties : une introduction du thème, l’évocation de l’exemple majeur de l’extrait et un développement lyrique et argumentatif sur les projets littéraires. Nous étudierons tout d’abord comment Diderot traite le thème central de l’extrait (les projets littéraires), puis le travail de justification de sa propre oeuvre. Dans quelle mesure cet extrait qui n’est ni purement scientifique ni purement littéraire introduit parfaitement l’oeuvre dont elle traite (L’Encyclopédie) ?

 

 

  • Un article sur les projets littéraires

 

I.1. Le thème central de l’article  et le discours généralisant : Cet article de l’Encyclopédie traite des projets littéraires de manière général. Afin de produire un article sur ce thème en général, le discours adopté par Diderot est généralisant. Il y a tout d’abord l’usage du pluriel : “Les projets littéraires conçus par les grands sont comme les feuilles qui naissent aux printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts, où la nourriture qu’elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l’effet qu’on en remarque.” (l 1-4). Puis le recours au présent de vérité générale : “sont”, “naissent”, “se sèchent”, “tombent”. Ainsi que le pronom “on” (première personne du pluriel) qui est en général associé à des formules généralisantes, à des proverbes. L’article a bien pour thème les projets littéraires et Diderot adopte un ton généralisant pour en parler. 

I.2. Le style littéraire, lyrique : Il est intéressant de voir que, pour parler des projets littéraires, Diderot adopte parfois un style littéraire, presque lyrique. C’est une manière de montrer ce qu’est un projet littéraire dans l’esprit des auteurs qui le préparent. En témoignent tout d’abord le recours aux images et métaphores : ““Les projets littéraires conçus par les grands sont comme les feuilles qui naissent aux printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts” (l 1-3). Le style est aussi très littéraire, on trouve dans la construction des phrases une recherche esthétique : “Dans les nombreux volumes qu’il aura composés, il n’y aura pas une page qu’il ne faille redessiner. Ce sont des portraits dont les originaux ne subsistent plus. Le luxe, ce père des arts, est comme le Saturne de la fable, qui se plaisait à détruire ses enfants.” (l 17-20). Le travail du rythme et des images donne un caractère poétique, lyrique à l’évocation des projets littéraires. Ainsi, le style littéraire reflète le travail littéraire que décrit Diderot. 

 

 

  • Un travail de justification de sa propre oeuvre 

 

II.1. L’écriture métatextuelle : On peut parler d’écriture métatextuelle pour cet article de L’Encyclopédie (sur l’oeuvre même dont il est extrait) car il traite des projets littéraires et L’Encyclopédie en est un. A travers le traitement du sujet des projets littéraires en général, Diderot fait en réalité référence à L’Encyclopédie elle-même. Nous pouvons notamment le voir avec le choix de l’exemple dans le premier paragraphe : “Entre une infinité d’exemples en tout genre, qui me sont connus, je ne citerai que celui-ci. On avait projeté des expériences sur la dureté des bois. Il s’agissait de les écorcer, et de les laisser mourir sur pied. Les bois ont été écorcés, sont morts sur pied, apparemment ont été coupés ; c’est-à-dire que tout s’est fait, excepté les expériences sur la dureté des bois. Et comment était-ce possible qu’elles se fissent ? il devait y avoir six ans entre les premiers ordres donnés, et les dernières opérations.” (l 4-9). La difficulté de la réalisation du travail, de sa mise en application ainsi que la durée du projet (six ans) rappellent ce qui a eu lieu avec L’Encyclopédie elle-même. Et dans le second paragraphe Diderot évoque la diversité des objets d’étude dans le champ de l’investigation scientifique, l’investissement de l’homme qui passe sa vie à chercher des réponses ou même la nécessité d’une constante réactualisation des connaissances. C’est exactement l’expérience qu’il a eue de L’Encyclopédie : il a dédié une grande partie de sa vie à cette oeuvre, elle a été éditée de 1751 à 1772 et traite une quantité inimaginable de notions. Ainsi, c’est bien de L’Encyclopédie elle-même dont parle Diderot dans cet article. 

II.2. La valorisation des projets littéraires donc du sien : Le ton adopté pour évoquer les projets littéraires est mélioratif, il dépeint avec beauté et poésie cette aventure littéraire. Or étant donné la valeur métatextuelle de l’extrait la valorisation littéraire des projets littéraires amène une valorisation du projet littéraire de L’Encyclopédie. Par ce biais, Diderot donne une plus grande valeur à son oeuvre. Nous le voyons dan la comparaison à un phénomène naturel et poétique dans le premier paragraphe : “Les projets littéraires (…) sont comme les feuilles qui naissent aux printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts, où la nourriture qu’elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l’effet qu’on en remarque.” (l 1-4). Cette vision qu’a le promeneur dans la forêt rétablit la beauté des feuilles mortes. De même avec la curiosité qu’inspirent les nouveautés dans le champ de l’investigation : “choses nouvelles et curieuses, piquantes par leur singularité, intéressantes par leurs usages, par le goût dominant, par une importance momentanée”. Enfin, il nous faut signaler le poids accordé à ces projets littéraires par Diderot : “La révolution peut être moins forte et moins sensible dans les sciences et dans les arts libéraux, que dans les arts mécaniques ; mais il s’y en est fait une.” (l 21-22). Le terme “révolution” est important car il suggère un changement irrévocable, une avancée clef dans le champ des sciences et des arts libéraux. Or, en réalité, cette révolution est attribuée par Diderot à L’Encyclopédie (elle traite des sciences et des arts libéraux). La valorisation des projets littéraires est donc bien un prétexte pour justifier et valoriser son oeuvre. 

 

Conclusion : synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Ici, évoquer tout d’abord le traitement particulier du thème central de l’extrait, les projets littéraires. Puis mettre en évidence le travail de justification de sa propre oeuvre par Diderot. 

 

Eloge de la Folie, Erasme

 Dans cet extrait, Erasme (humaniste) traite des gens d’Eglise avec un esprit très critique. 

“Voici ceux qu’on appelle ordinairement religieux ou moines, quoique ces deux noms ne leur conviennent nullement, puisqu’il n’y a peut-être personne qui ait moins de religion que ces prétendus religieux…

La plupart de ces gens-là ont tant de confiance dans leurs cérémonies et leurs petites traditions humaines, qu’ils sont persuadés que ce n’est pas trop d’un paradis pour les récompenser d’une vie passée dans l’observation de toutes ces belles choses. Ils ne pensent pas que Jésus-Christ, méprisant toutes ces vaines pratiques, leur demandera s’ils ont observé le grand précepte de la charité.

L’un montrera sa bedaine farcie de toutes sortes de poissons , l’autre videra mille boisseaux de psaumes, récités à tant de centaines par jour ; un autre comptera ses myriades de jeûnes, où l’unique repas du jour lui remplissait le ventre à crever ; un autre fera de ses pratiques un tas assez gros pour surcharger sept navires , un autre se glorifiera de n’avoir pas touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés, un autre produira son capuchon, si crasseux et si sordide qu’un matelot ne le mettrait pas sur sa peau ; un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze lustres au même lieu, attaché comme une éponge ; un autre prétendra qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.

Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est, dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour la mienne ; c’est la seule dont nul ne me parle. Jadis, et sans user du voile des paraboles, j’ai promis clairement l’héritage de mon père, non pour des capuchons, petites oraisons ou abstinences, mais pour les oeuvres de foi et de charité. »

Commentaire

Introduction : doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant : 1.le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature; 2.le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation. 3. la structure du texte, le plan et la problématique. 

Ici, il s’agit d’un extrait de L’éloge de la Folie d’Erasme (1511). Cet extrait est une satire des hommes d’Eglise, de leurs superstitions et pratiques faussement pieuses. Il traite donc des représentants de l’Eglise et le ton est dénonciateur, critique et ironique comme c’est toujours le cas dans une satire. L’argumentation est basée sur la critique, les paradoxes et l’ironie. Le texte est composé de trois parties : la présentation des hommes d’Eglise, puis de leurs pratiques pieuses (en apparence) et enfin la réponse de Jésus à ces pratiques et prétentions faussement pieuses. Nous étudierons tout d’abord comment sont présentés et décrits les hommes d’Eglise, puis la traitement de leurs pratiques pieuses. Dans quelle mesure cet extrait satirique au sujet des représentants de l’Eglise et de leurs pratiques religieuses propose en réalité un renouvellement de la foi et de l’Eglise ?

 

 

  • La représentation des hommes d’Eglise 

 

I.1. Le paradoxe : Une des caractéristiques fondamentales des hommes d’Eglise qu’évoque Erasme est le paradoxe, l’antithèse. Selon lui, ils n’ont de prêtres et de curés que les noms. L’appellation “moine” suppose une bonté d’âme, une modestie, une générosité et une honnêteté pieuses de la part de celui qui la porte. Or dans les faits ils n’ont pas ces qualités morales. La première phrase me semble condenser cette idée : “Voici ceux qu’on appelle ordinairement religieux ou moines, quoique ces deux noms ne leur conviennent nullement, puisqu’il n’y a peut-être personne qui ait moins de religion que ces prétendus religieux…” (l 1-3). La formule “qu’on appelle”, le terme “quoique” et la succession de négations signalent clairement la fausseté du nom et le paradoxe entre ce nom et ce qu’ils sont. L’hyperbole quant à ce paradoxe le souligne encore plus.

I.2. La critique : Le ton adopté par Erasme pour décrire ces hommes est extrêmement critique. Le texte est une critique acerbe des moines et de leur fausse piété. L’hyperbole au sujet de la fausseté de leur appellation en est un premier élément (nous l’avons vu dans la première sous-partie). Ensuite, nous pouvons évoquer la manière dont il les nomme (“ceux”, “La plupart de ces gens-là”) ainsi que le champ lexical de la petitesse (“leurs petites traditions humaines”). Ces éléments lexicaux montrent le mépris de l’auteur envers ces hommes. Il dénonce aussi leur orgueil déplacé et surdimensionné : “La plupart de ces gens-là ont tant de confiance dans leurs cérémonies et leurs petites traditions humaines, qu’ils sont persuadés que ce n’est pas trop d’un paradis pour les récompenser d’une vie passée dans l’observation de toutes ces belles choses.” (l 3-6). De nombreux défauts sont attribués à ces moines : la gourmandise (un péché capital), la fierté déplacée du jeun, l’avarice, la saleté comme un prétexte de vie humble, la sédentarité ou le fait d’être devenu muet par une absence totale de contact humain. L’élément commun de toutes ces attitudes est leur caractère intéressé, or jeûner ou faire voeu de silence n’a de valeur religieuse que si c’est un acte désintéressé. Ainsi, la distance lexicale prise par l’auteur et la présentation critique des défauts des religieux et moines montrent bien que ce texte est une critique des hommes d’Eglise. 

I.3. La satire : L’un des éléments centraux de ce texte est la satire au sujet des “moines” et de leurs pratiques faussement pieuses. La satire se base sur la moquerie de quelque chose qu’on critique, or les moines sont moqués et tournés en ridicule par Erasme. La galerie de portrait dressée par l’auteur est tout à fait caractéristique d’une satire : “L’un montrera sa bedaine farcie de toutes sortes de poissons , l’autre videra mille boisseaux de psaumes, récités à tant de centaines par jour ; un autre comptera ses myriades de jeûnes, où l’unique repas du jour lui remplissait le ventre à crever ; un autre fera de ses pratiques un tas assez gros pour surcharger sept navires , un autre se glorifiera de n’avoir pas touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés, un autre produira son capuchon, si crasseux et si sordide qu’un matelot ne le mettrait pas sur sa peau ; un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze lustres au même lieu, attaché comme une éponge ; un autre prétendra qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.” (l 9-17). Le comique de cette citation réside dans l’excès des postures : un personnage a une “bedaine”, un autre récite des centaines de psaumes par jour tel un fou, un autre se vante de son corps squelettique et de ne rien manger etc. La fierté de ces hommes, à la lumière de l’objet de cette fierté, semble bien ridicule. Il s’agit d’une galerie de portraits satiriques.

 

 

  • Les pratiques pieuses

 

II.1. L’ironie : Le paragraphe qui évoque les pratiques pieuses des moines est totalement ironique. Le ton ironique et grinçant de l’auteur permet une critique encore plus acerbe de ce qu’il dénonce. De plus, l’ironie est un outil central dans une satire. Comme nous l’avons vu dans la partie antérieure, les moines sont moqués par Erasme qui présente avec ironie leurs prétentions au paradis. Un des exemples me semble particulièrement ironique : “un autre se glorifiera de n’avoir pas touché à l’argent pendant soixante ans, sinon avec les doigts gantés”. La précision dans la seconde proposition suggère le vol d’argent destiné à l’Eglise ou aux fidèles et l’avarice du religieux. Les gants sont synonyme de manipulations, de fausseté et de faux-semblants. Le fait que ces mots viennent du religieux lui-même montrent l’ironie mordante d’Erasme. Le mensonge présenté comme vertu a une grande valeur ironique. 

II.2. La mise en scène grotesque : Un des éléments originaux de ce texte d’argumentation est la théâtralisation grotesque des moines. L’énumération de pratiques pieuses toutes plus ridicules et grotesques les unes que les autres montre une mise en scène et une organisation du texte de manière à théâtraliser la chute morale des moines. La galerie des portraits est très intéressante pour traiter cet élément car elle donne vie aux acteurs du texte. L’usage du discours indirect libre permet à l’auteur de matérialiser les personnages et leurs voix dans le texte (“un autre rappellera qu’il a vécu plus de onze lustres au même lieu, attaché comme une éponge ; un autre prétendra qu’il s’est cassé la voix à force de chanter ; un autre qu’il s’est abruti par la solitude ou qu’il a perdu, dans le silence perpétuel, l’usage de la parole.”, l 15-17). Ceci a une dimension théâtrale. De même que des marionnettes feraient un geste ou prendraient chacune leur tour la parole dans un théâtre de marionnettes, les moines agissent et parlent chacun leur tour dans le texte. De plus, l’intervention divine de Jésus à la fin du texte (“Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est, dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour la mienne (…) pour les oeuvres de foi et de charité.” l 18-22) clôt cette pièce de théâtre et met en scène la chute des moines faussement pieux. C’est donc bien une mise en scène grotesque de ces personnages. 

II.3. La réhabilitation et le renouvellement de la foi et de la piété : Toutefois, il ne faut pas considérer qu’Erasme condamne la religion et la foi. Ceux qu’il condamne ce sont les moines, pas la religion en elle-même. Nous pouvons même penser que ce texte augure la Réforme luthérienne du christianisme dans le sens où il propose un renouvellement de la foi et des pratiques pieuses qui le sont vraiment. L’intervention de Jésus a précisément ce rôle dans l’extrait (“Mais le Christ arrêtera le flot sans fin de ces glorifications : « Quelle est, dira-t-il, cette nouvelle espèce de Juifs ? Je ne reconnais qu’une loi pour la mienne ; c’est la seule dont nul ne me parle. Jadis, et sans user du voile des paraboles, j’ai promis clairement l’héritage de mon père, non pour des capuchons, petites oraisons ou abstinences, mais pour les oeuvres de foi et de charité.” l 18-22) : il corrige les erreurs d’appréhension de ce qui est pieux et appelle à un renouvellement de ces pratiques. Il appelle à un retour aux origines du christianisme, à la seule “loi” de Jésus, aux “oeuvres de foi et de charité.”. Erasme, par le biais de la parole de Jésus, nous propose ainsi une solution au problème qu’il a soulevé ; à savoir la corruption morale des moines. 

 

Conclusion : synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Tout d’abord, revenir sur l’évocation paradoxale, critique et satirique des religieux et des moines par Erasme. Ensuite, souligner le traitement critique et satirique des pratiques faussement pieuses de ces hommes et la proposition d’un renouvellement de la foi et de la charité. Ce texte critique les hommes qui représentent la religion et leurs actions, non la religion elle-même. D’où l’ouverture à la fin du texte concernant la possibilité d’un retour ux origines du christianisme. A ce titre, cette oeuvre est considérée comme l’une des influences majeures de la Réforme luthérienne. 

 

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