Mémoires d’Hadrien, Yourcenar – Bac de français

Voici une fiche qui résume tout ce qu’il faut savoir sur les Mémoires d’Hadrien, oeuvre de Yourcenar au programme cette année pour le bac de français. 

Mémoires d’Hardien de Yourcenar, une œuvre à la croisée des genres

Roman historique ou mémoires de fiction, Mémoires d’Hadrien se présente comme une lettre autobiographique adressée par Hadrien au futur empereur Marc-Aurèle. Sachant que le paysage littéraire qui prévalait au cours des années 1950-1960 était influencé par le Nouveau Roman, révolutionnant les formes du roman traditionnel, Yourcenar semble opter, aux antipodes de ce modèle, pour une écriture classique. Puisant dans un passé révolu un questionnement larvé de la civilisation occidentale, la romancière retrace dans ces mémoires fictifs l’itinéraire d’Hadrien lors de son règne sur l’empire romain de 117 à 138. Quoique la dimension politique soit une pierre angulaire à l’édifice romanesque, la veine autobiographique scrute le tréfonds de l’âme, le sens de la vie, la méditation sur l’existence et la mort. Structuré autour de six parties, l’œuvre de Yourcenar appréhende le parcours d’Hadrien qui dresse le bilan de sa vie en y apportant l’éclairage de l’altérité. Le projet se décline, partant, en fonction d’une intention clairement énoncée puisque Hadrien confie le but de ses mémoires en ces termes : « me définir, me juger […], me mieux connaître avant de mourir ». Dans cette lettre ‘autobiographique’, l’empereur revient sur les étapes marquantes de sa vie : les études, la carrière militaire, les rencontres, les voyages, le pouvoir, l’amour et l’idée du suicide. L’inépuisable exploration, tant psychologique que philosophique, rend l’œuvre de Yourcenar inclassable, à la croisée des genres. 

Le roman les Mémoires d’Hadrien est articulé en fonction de 6 parties, chacune présentant un titre latin qui renvoie à une dimension que le locuteur tient à cerner :

  • 1ère partie :Animula vagula blandula (Amelette, vaguelette calinette), Hadrien revient sur ses gouts et ses principes de vie. Il considère que l’écriture renoue avec un désir de connaissance de soi. 
  • 2ème partie : Varius Multiplex Multiformis (Varié, complexe, changeant), il est question du gout pour l’hellénisme, de la formation militaire et des guerres daciques. 
  • 3ème partie : Tellus stabilita (la terre retrouve son équilibre), le narrateur expose le processus de pacification et souligne l’idéal civilisateur qu’il prône. 
  • 4ème partie : Saeculum Aureum (l’Âge d’or), la passion amoureuse pour Antinoüs, jeune adolescent, est abordée sous l’angle de la mort.  
  • 5ème partie : Disciplina Augusta (discipline auguste), Hadrien évoque les activités politiques qu’il poursuit et les mesures qui accompagnent sa succession (adoption d’Antonin comme fils et de Marc-Aurèle comme petit-fils). 
  • 6ème partie : Patientia (patience), l’idée du suicide affleure Hadrien mais il n’y succombe pas puis résume son œuvre.

Problématisation des Mémoires d’Hardien de Yourcenar

L’intérêt porté à l’autre dans Mémoires d’Hadrien place l’œuvre dans le sillage de la thématique du ‘moi comme un autre’ : la connaissance de soi passe alors indubitablement par la rencontre et par l’exploration de la différence. Ainsi, comment s’enchevêtrent l’histoire individuelle et l’histoire collective ? Quelle est alors la place impartie à l’altérité ? Quelles limites s’imposent à la connaissance de soi et par le truchement de quels procédés l’écriture romanesque pallie ces difficultés ?

 

L’intrication de l’individuel et du collectif dans les Mémoires d’Hardien de Yourcenar

La découverte de soi met en jeu l’introspection et une réflexion sur les expériences de la vie de l’émetteur de la lettre, Hadrien. Ce dernier souscrit à l’influence qu’exerce le pouvoir sur le cours d’une existence tout en associant, partant, le destin individuel à l’histoire collective. Ce sont d’ailleurs les idéaux de justice, de tolérance et de modération qui justifient son opposition au règne de Trajan lequel préconisait la guerre, l’autorité et la conquête. Ainsi, de l’intrication entre l’individuel et le collectif semble découler une vision du monde centrée sur l’exercice du pouvoir. Cependant, opérant un renversement de perspective, l’empereur est conscient de la portée de ses actions qui se répercutent sur l’histoire collective. Complexe et hétéroclite, ce pan de l’histoire converge avec la nature propre du narrateur : « le paysage de mes jours se compose de matériaux entassés pêle-mêle. J’y rencontre ma nature, déjà composite, formées en parties égales d’instinct et de culture ». Par conséquent, l’aspect versatile des faits historiques est accolé à l’esprit du narrateur à son tour changeant et sujet à tous les hasards : «ça et là, affleurent les granits de l’inévitable ; partout, les éboulements du hasard. Je m’efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan […] mais ce plan tout factice n’est qu’un trompe-l’œil du souvenir ». 

Il importe alors, en vue de cerner l’interpénétration entre l’individuel et le collectif de remonter aux sources que fournissent les prédécesseurs : le père Aelius Hadrianus Afer et le grand-père Marullinus constituent les figures de proue de ce passé modelant l’esprit du jeune Hadrien : le grand-père forge une fantasmagorie qu’il tente d’insuffler à l’imaginaire d’Hadrien. Croyant aux astres, il se fie à eux pour prédire le cours des événements en annonçant le destin réservé à son petit-fils : « il avait construit le thème de ma nativité. Une nuit, il vint à moi, me secoua pour me réveiller, et m’annonça l’empire du monde avec le même laconisme grondeur qu’il eût mis à prédire une bonne récolte aux gens de la ferme ». De même, le père occupe une place de choix dans les mémoires puisqu’il influence en grande partie les croyances morales de son fils. Ceci incite Hadrien à énoncer que ses actes sont sa seule mesure « et le seul moyen de [se] dessiner dans la mémoire des hommes ». En dépit de la moralité qui préside à toute action, l’empereur fait mention d’un ‘hiatus’ existant entre lui et ces actes, hiatus qu’il juge indéfinissable. C’est dans cette approche que la nécessité de sonder, d’explorer et d’interroger incessamment ses actes profondément ancrés dans l’histoire collective s’impose : « Mais il y a entre moi et ces actes dont je suis fait un hiatus indéfinissable. Et la preuve, c’est que j’éprouve sans cesse le besoin de les peser, de les expliquer, d’en rendre compte à moi-même ». 

La conception du destin individuel n’est nullement en rupture avec celle du pouvoir et de l’histoire collective : en effet, Hadrien s’inquiète de la violence inhérente à l’exercice du pouvoir. Il s’estime ‘responsable de la beauté du monde’, étant chargé de conserver la beauté et de perpétuer cette dernière par le moyen des arts et de la culture. Pour lui, il est question de refaire le passé en encourageant les innovations. En vue de rendre compte de ces réflexions, Yourcenar alterne entre narration et discours philosophique. Dans cette mesure, elle adopte un style rigoureux et noble, et opte pour le ‘nous’ généralisant ou le ‘on’ impersonnel ainsi que pour le présent gnomique dictant une vérité générale et universelle. 

Dans un  premier temps, il est indéniable que l’individuel et le collectif se nourrissent mutuellement : eu égard de la dignité de l’empereur et de son statut, le collectif porte souvent la marque des actes d’Hadrien. Cependant, la connaissance de soi sollicite la question de l’altérité, paramètre sur lequel le narrateur s’attarde dans sa lettre. 

 

‘Soi-même comme un autre’ ou les visages de l’altérité 

L’introspection et l’analyse psychologique et philosophique sont autant d’approches visant l’optimisation de la connaissance de soi dans les Mémoires d’Hadrien de Yourcenar. Toutefois, la méditation et la réflexion s’avèrent des processus lacunaires en l’absence de véritable rapport à autrui : ce dernier est tantôt l’amoureux (incarné par la figure d’Antoniüs) tantôt l’étranger qu’il croise lors de ses conquêtes. La rencontre de l’autre constitue donc le pilier majeur de la découverte de soi. Tout d’abord, l’amour est un thème central dans les mémoires mais seul l’amour éprouvé envers Antoniüs semble fondateur, comme si Hadrien agit en Pygmalion façonnant l’être aimé : « Je n’ai encore rien dit de cette beauté visible et pourtant soumise au temps ; l’enfant a grandi, ce visage changeait comme si nuit et jour je l’avais sculpté ». D’ailleurs, l’amour vécu auprès d’Antoniüs est associé à un  âge d’or qui dispensait l’empereur de toute souffrance : « quand je me retourne vers ces années, je crois y retrouver l’Âge d’or. Tout était facile… » ; C’est un amour bénéfique à l’esprit, procurant bonheur et plénitude « ce calme si propice aux travaux et aux disciplines de l’esprit me semble l’un des plus beaux effets de l’amour ». En revanche, la mort impose sa loi puisqu’elle ébranle l’empereur ; à son tour, il se prépare à sa mort au point d’envisager le suicide. La douleur de la perte incite Hadrien à fonder une ville en l’honneur de l’être cher et organise un culte autour de sa personne.  La figure de l’amoureux est alors l’un des visages de l’altérité qui conditionne la connaissance de soi ; dans un second temps, le mouvement comme corrélat du voyage dévoile au narrateur des connaissances qui le fascinent. L’interrogation sur l’autre trahit un désir de décloisonner le monde du savoir tout en jouissant d’une ouverture d’esprit susceptible d’enrayer la violence et l’obscurantisme : la sensibilité lyrique face à la beauté de ce monde exploré recoupe la fascination éprouvée par le narrateur. En évoquant les voyages méditerranéens, il avoue : « ce fut l’une des cimes de ma vie. Rien n’y manqua, ni la frange dorée d’un nuage, ni les aigles, ni l’échanson d’immortalité ». 

Une avidité de l’autre est perçue dans les mémoires : la fascination pour les barbares est un thème omniprésent dans l’œuvre de Yourcenar « Quels climats, quelle faune, quelles races d’hommes aurais-je découverts ». il est important de noter que les voyages et les déplacements d’Hadrien dans l’Empire révèlent sa volonté de faire le tour du monde. L’intention pourrait se résumer en ces termes : tout connaître pour mieux se connaître. Partant, l’empire s’apparente à une métaphore de l’âme d’Hadrien : les pérégrinations dans l’empire seraient alors l’exploration des limites de l’être. 

 

Limites de la connaissance de soi : les défis du dévoilement dans le roman d’Yourcenar

Le projet autobiographique dans l’oeuvre Memoires d’Hadrien s’inscrit sous l’angle du dévoilement de soi moyennant la connaissance de l’autre. Quoique soucieux de se départir d’une certaine complaisance qui porterait atteinte à la véracité des faits et de la réflexion, divers écueils semblent entraver la découverte de soi. Sur ce, le moi est jugé complexe, insaisissable et changeant, comme en témoigne le titre de la deuxième partie. Dans cette lignée, Hadrien note : « des personnages divers régnaient en moi tour à tour, aucun pour très longtemps mais le tyran tombé regagnait vite le pouvoir ». En raison de l’aspect fuyant du moi, le narrateur se trouve confronté à une réalité obscure qu’il serait difficile d’appréhender : « au plus profond, ma connaissance de moi-même est obscure, intérieure, informulée, secrète comme une complicité ». Afin de remédier à cette condition, le narrateur privilégie la distanciation pour « voir de plus loin et de plus haut ma vie qui devient alors la vie d’un autre ». Ensuite, à cette première difficulté s’ajoute une deuxième qu’Hadrien impute à l’insincérité des livres, « mais ceux-ci mentent, et même les plus sincères ». Aux déficiences de la parole qui idéalise ou défigure la réalité, Hadrien s’acharne à substituer un discours vrai. Le véritable défi réside dans cette intention.

Conclusion : humanisme, pacifisme, tolérance 

Mémoires d’Hadrien ambitionne une découverte de soi par le truchement de la rencontre de l’autre. Bien que l’œuvre relève de la fiction, elle se trouve imprégnée d’une dimension autobiographique cédant la parole à l’empereur Hadrien ; ce dernier s’évertue à démêler les fils qui paraissent bien intriqués, renvoyant simultanément au destin individuel du protagoniste et à l’histoire collective. Sans prétendre accéder au moi, changeant et versatile, il fait appel aux différentes figures de l’autre : passerelle entre le monde et la connaissance de soi, l’autre est tour à tour l’amoureux, l’étranger et le détenteur d’une culture nouvelle. C’est alors au prix d’une telle confrontation que se scelle l’exploration du moi. Cependant, le projet autobiographique, moyennant introspection et analyse psychologique ainsi que réflexion philosophique, dépend des enjeux de l’authenticité et de la véracité. L’écriture de Yourcenar rend compte d’une sensibilité lyrique face à la beauté du monde tout en associant la narration à la réflexion philosophique. L’œuvre repose donc principalement sur une langue noble articulée en fonction des valeurs promues par le pacifisme et la modération. L’autre offre une possibilité d’échange, d’enrichissement culturel et de connaissance de soi. Loin de bannir la différence, l’empereur semble la cultiver, la rechercher. 

 

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