Bérénice, Racine – Commentaire linéaire

Bérénice est une oeuvre majeure de Racine. Ses pièces sont très souvent proposées à l’étude dans les épreuves écrites du baccalauréat de français, voici donc un exemple de commentaire.   

 

Extrait commenté : Bérénice, Racine (dernière scène de l’acte V)

 

  Avant le monologue, Antiochus a avoué à Titus et à Bérénice les sentiments qu’il voue à cette femme. 

 

BÉRÉNICE, se levant.

Arrêtez. Arrêtez. Princes trop généreux,

En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !

Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,

Partout du désespoir je rencontre l’image.

Je ne vois que des pleurs. Et je n’entends parler

Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.

À Titus.

Mon coeur vous est connu, Seigneur, et je puis dire

Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.

La grandeur des Romains, la pourpre des Césars

N’a point, vous le savez, attiré mes regards.

J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.

Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée.

J’ai cru que votre amour allait finir son cours.

Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.

Votre coeur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.

Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,

Ni que par votre amour l’univers malheureux,

Dans le temps que Titus attire tous ses voeux,

Et que de vos vertus il goûte les prémices,

Se voie en un moment enlever ses délices.

Je crois depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour

Vous avoir assuré d’un véritable amour.

Ce n’est pas tout, je veux en ce moment funeste

Par un dernier effort couronner tout le reste.

Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.

Adieu, Seigneur, régnez, je ne vous verrai plus.

À Antiochus.

Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même

Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,

Pour aller loin de Rome écouter d’autres voeux.

Vivez, et faites-vous un effort généreux.

Sur Titus, et sur moi, réglez votre conduite.

Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte.

Portez loin de mes yeux vos soupirs, et vos fers.

Adieu, servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour la plus tendre, et la plus malheureuse,

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.

Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.

À Titus.

Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS.

Hélas !”  

 

Commentaire du texte de théâtre

 

Introduction

 

Doivent y apparaître les premières observations générales sur le texte selon l’ordre suivant :

  1. le titre et la date de publication de l’oeuvre dont est extrait le texte, sa nature
  2. le thème, le type de narrateur, le registre, les outils majeurs de l’argumentation.
  3. la structure du texte, le plan et la problématique.

 

Dans le cas présent, l’extrait est tiré de Bérénice, une tragédie de Racine (1670). Ce passage en est la scène dernière, le dénouement tragique attendu à la fin de toute tragédie. Trois personnes sont présentes : Titus, Antiochus et Bérénice.

L’extrait choisi est un monologue de Bérénice qui s’adresse aux deux hommes qui forment avec elle un triangle amoureux. Le registre est tragique et argumentatif, Bérénice convainc les deux hommes avec sa raison et ses sentiments.

Le texte est structuré autour des arguments de Bérénice : la trop grande importance de l’opinion de Rome qui ne veut pas d’elle comme reine et le départ nécessaire d’Antiochus.

Nous étudierons tout d’abord les manifestations du thème du sacrifice, puis le rôle clef de Bérénice dans l’accomplissement du final de la tragédie.

Dans quelle mesure ce passage typique d’une tragédie de Racine clôt avec brio la pièce et donne de la profondeur au personnage de Bérénice ?  

 

Le thème du sacrifice dans Bérénice de Racine

 

I.1. Le renoncement à l’amour face aux nécessités de la politique :

 

Le premier élément clef pour comprendre ce passage est le sacrifice de l’amour pour le bon déroulement de la politique. Ce conflit entre amour et devoir est permanent tout au long de l’oeuvre en ce qui concerne le mariage de Bérénice et Titus, ce passage en est l’apogée et la résolution.

Bérénice renonce à son mariage avec Titus pour qu’il puisse accomplir son devoir d’Empereur de Rome : “La grandeur des Romains, la pourpre des Césars / N’a point, vous le savez, attiré mes regards. / J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée. (l 13-15), ““Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes, / Ni que par votre amour l’univers malheureux,” (l 20-21), “Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. / Adieu, Seigneur, régnez, je ne vous verrai plus.” (l 29-30). Titus aussi doit se sacrifier pour son Empire : “J’ai cru que votre amour allait finir son cours. / Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours. / Votre coeur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.” (l 17-19).

Ce qui prend le pas sur tout le reste est la nécessité d’un bon souverain respectueux des lois de Rome (le problème étant que Bérénice est étrangère à Rome). Le devoir politique justifie le sacrifice amoureux de ces deux personnages.  

 

I.2. L’amour impossible :

 

L’amour impossible concerne aussi bien Titus et Bérénice qu’Antiochus et Bérénice. Il est impossible entre Titus et Bérénice pour des raisons politiques, d’où les antithèses à la ligne 37 : “Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte.”. En ce qui concerne Antiochus et Bérénice, leur amour était déjà impossible au départ car les sentiments d’Antiochus n’étaient pas réciproques. De plus, tous les trois doivent, selon Bérénice, prendre des chemins différents. Une relation amoureuse entre Antiochus et Bérénice est ainsi impossible : “Portez loin de mes yeux vos soupirs, et vos fers.” (l 38).  

 

I.3. La valeur exemplaire du sacrifice :

 

Un élément essentiel du sacrifice dans une pièce de théâtre tragique est bien présent ici : sa valeur exemplaire. Bérénice, par son sacrifice, montre l’exemple aux deux hommes qui adoptent ses décisions. Et elle déclare explicitement la vocation exemplaire de leur sacrifice à tous les trois : “Adieu, servons tous trois d’exemple à l’univers / De l’amour la plus tendre, et la plus malheureuse, / Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.” (l 39-41). On peut même y voir une mise en abîme de la représentation théâtrale car l’exemple est donné aux romains de la pièce de théâtre mais aussi aux spectateurs. C’est donc un extrait où le sacrifice a valeur d’exemple éducatif.  

 

Le rôle clef de Bérénice dans l’accomplissement du final de la tragédie  

 

II.1. L’intermédiaire entre les deux hommes (rivaux) qui l’aiment :

 

Dans ce monologue de Bérénice, nous pouvons voir qu’elle s’adresse aux deux hommes qui l’aiment et adopte le rôle de l’intermédiaire. Juste avant ce passage, les deux hommes se disputaient. A présent, ils sont réunis par le monologue de Bérénice car tous deux souffrent du même traitement : elle les repousse tous les deux, prend ses distances avec les deux personnages et leur permet de dialoguer à travers elle. Réunis par la douleur, les deux hommes ne sont plus rivaux mais égaux. Et le registre du discours n’est plus celui de la défiance mais plutôt celui de la conciliation, ce qui signale le changement de relation entre les deux hommes.  

 

II.2. La voie de la raison face à celle de la passion :

 

Comme nous l’avons vu dans la partie sur le sacrifice, Bérénice choisit la voie de la raison plutôt que celle de l’amour et de la passion. La structure binaire et les antithèses de son monologue le montrent : “Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte.” (l 37), “Ce n’est pas tout, je veux en ce moment funeste / Par un dernier effort couronner tout le reste. / Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. / Adieu, Seigneur, régnez, je ne vous verrai plus.” (l 27-30), “je ne consens pas de quitter ce que j’aime, / Pour aller loin de Rome écouter d’autres voeux. / Vivez, et faites-vous un effort généreux. / Sur Titus, et sur moi, réglez votre conduite.” (l 33-36), “Portez loin de mes yeux vos soupirs, et vos fers.” (l 38).

Bérénice guide les deux hommes avec une argumentation bien ficelée et un argumentaire raisonnable qui prône la prépondérance de la morale et du politique sur l’amour : dans son discours à Titus, elle insiste d’abord sur son manque d’intérêt pour le pouvoir puis sur son véritable amour et enfin sur les intérêts de l’Empire à l’avoir comme Empereur.

Quant à Antiochus elle lui demande implicitement de “bien juger” la situation et de prendre exemple sur la conduite des deux amants. L’amour n’étant plus une option, elle les convainc de se fier à la raison avec de longues phrases argumentatives.  

 

II.3. La résolution de tous les problèmes (caractéristique de la tragédie) :

 

La fin d’une tragédie est très souvent marquée par la résolution presque miraculeuse de tous les problèmes et intrigues de la pièce. C’est le rôle de Bérénice ici. Elle résout les trois intrigues principales de l’oeuvre : le dilemne de Titus entre son devoir d’Empereur et ses sentiments pour Bérénice, la peur de Bérénice que Titus ne l’aime plus et le triangle amoureux. Son monologue condense les trois thématiques et y donne les solutions : le choix de l’Empire de Rome, l’amour impossible et le renoncement accompagné de la distance spatiale.  

 

Conclusion :

 

Conseil méthodologique : Synthétiser les grandes idées du commentaire de manière chronologique.

Ici, revenir tout d’abord sur le thème central du monologue de Bérénice, c’est-à-dire le sacrifice. Ensuite, insister sur le rôle clef de Bérénice dans la résolution finale de cette tragédie. Ce personnage acquière ainsi de la profondeur et de la complexité.  

 

Vous savez à présent comment commenter un extrait de tragédie !