Le bonheur – Bac de philosophe

Si l’on se réfère uniquement à l’étymologie du mot bonheur, il semblerait que le bonheur dépendrait de circonstances extérieures et aléatoires, de facteurs sur lesquels l’individu n’aurait aucun pouvoir. Est-ce à dire que le bonheur ne dépend pas de nous? Les questions sur la thématique du bonheur portent ainsi sur sa définition, sa recherche, sa réalisation et sa place dans la vie ou dans l’existence humaine.

 

 

Platon: le bonheur ne consiste pas dans la satisfaction illimitée de ses désirs

La référence au Gorgias de Platon est ici très pertinente. L’opposition entre Calliclès et Socrate matérialise l’opposition entre deux conceptions du bonheur, deux conceptions différentes voire opposées de la vie bonne ou heureuse. Pour le premier, le bonheur réside dans le choix d’une vie déréglée soumise à la recherche frénétique du plaisir. Tandis que pour le second, une vie heureuse est une vie tempérante.

Une citation pour résumer la manière dont Calliclès conçoit la vie heureuse :

“ la vie facile, l’intempérance et une liberté sans limites, pour peu qu’on les favorise, voilà en quoi consistent la vertu et le bonheur. Tout le reste n’est que beaux discours, conventions contraires à la nature, paroles creuses, qui ne valent rien.”

Calliclès fait donc de la nature le principe de la vie heureuse. Et la loi de la nature consiste à ses yeux non dans la répression de ses désirs mais dans leur satisfaction complète par tous les moyens. Vivre heureux, c’est satisfaire tous ses désirs. Ne pas les satisfaire, c’est in fine vivre la vie d’une pierre ou des morts dit Calliclès.  Ceux qui maîtrisent ou domptent leurs passions sont qualifiés d’ “imbéciles” ou de “lâches”.  Pour le dire autrement, la vie heureuse ou le bonheur réside dans la liberté pour l’individu humain de faire tout ce qu’il désire et dans la jouissance multiple et infinie de la réalisation de ses désirs. Le bonheur réside dans une liberté sans entrave permettant de satisfaire l’impulsion du désir.

De son côté, Socrate utilise une image pour faire comprendre à Calliclès les limites de sa position et lui montrer ce qu’est réellement le bonheur. Il utilise l’image des tonneaux  pour mettre en lumière la mécanique du désir qui joue un rôle primordial dans la définition du bonheur que propose Calliclès. Il s’agit de montrer que le désir est comme un tonneau percé. Si le tonneau est percé, il faudra sans cesse le remplir, jour et nuit. C’est exactement la même chose avec le désir. Chaque désir assouvi laisse place à un nouveau désir. C’est donc rentrer dans un cycle sans fin d’insatisfaction finalement, dans un cycle infini de frustration.  Socrate utilise l’image du tonneau des Danaïdes pour illustrer le caractère insatiable du désir et montrer in fine  que bien et plaisir ne se confondent pas strictement. Croire que le bonheur consiste en la satisfaction de tous ses désirs, c’est se condamner au même sort que les Danaïdes, c’est-à-dire remplir péniblement et éternellement un tonneau percé (voir post instagram sur up2school_bac).

 

Epicure : “le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse”.

La position de Calliclès est intéressante dans la mesure où elle illustre ce que les gens pensent tout bas mais n’osent laisser exprimer. Dans cette conception, plaisir et bonheur sont une seule et même chose. La réflexion d’Epicure, au contraire, permet de nuancer cette conception tout en faisant part au plaisir dans la recherche du bonheur. Le bonheur n’est pas dans la satisfaction de tous ses désirs mais dans un calcul rationnel des plaisirs ou des désirs. La lettre à Ménécée s’adresse à tous ceux qui veulent atteindre le bonheur et “vivre comme un dieu parmi les hommes”. Le bonheur est ataraxie pour Epicure c’est-à-dire absence de troubles. Atteindre le bonheur c’est donc combattre les maux auxquels les hommes sont généralement confrontés qui sont selon Épicure: la peur des dieux, la peur de la mort,  une mauvaise conception du bonheur ainsi qu’une mauvaise conception de ce qu’est la douleur ou la souffrance.  Dans l’accès au bonheur, le plaisir joue un rôle fondamental puisqu’il est pour reprendre les mots d’Épicure, “le commencement et la fin de la vie heureuse”. Mais cela ne signifie pas que tout plaisir est à prendre. Le bonheur réside dans le calcul des plaisirs et des peines opéré selon la classification des désirs établie par Épicure lui-même entre désirs naturels et désirs vains.  Les désirs vains ne sont pas à suivre. Ils n’apportent que le trouble dans la mesure où ils sont insatiables. Ce sont des désirs tel que le désir de gloire, de possession mais l’individu n’est jamais satisfait.. Il faut éliminer ou fuir les désirs vains et ne retenir que les désirs naturels et notamment les désirs naturels et nécessaires comme le fait de boire ou de manger. L’individu doit apprendre à les reconnaître et les privilégier car ils engendrent des plaisirs stables: une fois apaisé, nous n’avons rien d’autre à désirer. Dans les désirs naturels, il existe aussi les désirs naturels non nécessaires ( artificiels comme bien boire et bien manger) qui ne sont pas obligatoirement à rejeter ou à retenir. Il suffit de veiller à ce que leur satisfaction ne crée pas ou n’engendre pas de dépendance  et n’entre pas en contrariété avec l’objectif d’ataraxie.

 

 

Pascal : un bonheur impossible

“ Tout le malheur de l’homme vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre”

Pensées, 139

Le bonheur est insaisissable du fait de la condition misérable de l’individu humain. Ce que l’homme considère comme étant le bonheur n’est en vérité que divertissement pour Pascal. Le concept de divertissement est ici central. Il s’agit principalement d’une stratégie d’esquive naturelle et nécessaire utilisée pour éviter de penser notre finitude, notre caractère d’individu fini ou mortel. Il s’agit d’un ensemble de tentatives pour fuir l’angoisse de notre condition mortelle. Le divertissement est donc un ensemble d’activités destinées à nous détourner des pensées fondamentales comme notre condition, notre existence. La condition misérable de l’homme s’ancre ou prend son origine dans une vision spécifique de l’homme: l’homme est sans Dieu et en tant que tel il est faible. Cette faiblesse est, aux yeux de Pascal, la conséquence du péché originel commis par Adam et Eve.  De là vient donc la condition misérable de l’homme et ses multiples tentatives ou activités pour ne point y penser. Ce divertissement  est ainsi un aspect naturel et nécessaire de l’existence humaine au vu de la condition misérable de l’homme. Ce divertissement désigne aussi bien des activités comme la chasse, le jeu que la guerre, etc… L’illusion du divertissement est généralement involontaire souligne Pascal. Et ce divertissement est ambivalent dans la mesure où d’une part il permet de protéger l’individu humain du désespoir en évitant de penser à ce qui l’afflige, le temps et la mort par exemple mais d’autre part ce même divertissement qui protège empêche l’homme de penser à Dieu et au véritable sens de son existence.

 

 

Kant: le bonheur est un idéal de l’imagination

Kant est une référence précieuse sur la thématique du bonheur dans la mesure où il rompt avec une certaine façon de penser le bonheur, héritée des Anciens, et selon laquelle bonheur et vertu sont indissociables ou coïncident strictement. Selon cette façon de penser que l’on retrouve chez Aristote (Éthique à Nicomaque) ou encore chez Sénèque ( lettre 15 à Lucilius) ou Epicure ( lettre à Ménécée), être vertueux et être heureux sont une seule et même chose. Il convient ainsi de remarquer que l’existence même du bonheur n’est pas questionnée ou remise en question. Ces Anciens considèrent le bonheur comme une réalité définissable et atteignable par les hommes.

Or contrairement à cette doctrine, Kant observe que le bonheur est difficile à définir. Et si donc le bonheur est indéterminable, comment pourrait-il régler notre vie d’homme, la vie de chacun d’entre nous?

L’attitude des Anciens a toujours consisté à fournir des moyens, des techniques, des conseils pour pouvoir atteindre le bonheur. Mais Kant note dans la deuxième section de ses Fondements de la métaphysique des moeurs que :

“ le problème qui consiste déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème insoluble; il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques, dont on attendrait vainement qu’ils puissent déterminer une action par laquelle serait atteinte la totalité d’une série de conséquences en réalité infinie.”

Une première conséquence de la formule de Kant consistant à faire du bonheur un idéal, non de la raison, mais de l’imagination, est la dissociation entre vertu et bonheur, entre être heureux et être vertueux. Pour le dire plus trivialement, on agit pas moralement pour être heureux; on agit pas par devoir pour être heureux.  Pourquoi?

Le bonheur est un idéal de l’imagination et pas de la raison. Cela veut dire qu’il n’y a pas de lois relativement au bonheur. La raison ne peut aider au bonheur puisque ce dernier est lié au désir ou plus justement à la faculté de désirer. En effet, Kant note que le concept du bonheur est indéterminé c’est-à-dire que les hommes ne sont jamais en mesure de dire en terme précis ce qu’ils désirent ou veulent. Tous les hommes désirent être heureux mais il ne s’ensuit nullement une loi universelle permettant d’être heureux car les désirs et inclinations sont propres à chacun. Le bonheur n’est pas universel mais propre à chacun. Ce à quoi j’aspire au titre du bonheur n’est pas ce à quoi aspire mon semblable au titre du bonheur. Il ne semble pas y avoir de partage possible, pas de commun, pas d’universel quand bien même chacun aspire au bonheur. Enfin en tant que le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison agir en vue du bonheur n’est pas agir vertueusement car la vertu pour Kant réside dans le caractère désintéressé de l’action, dans la bonne volonté.  Ce qui fait qu’une action est bonne ce n’est pas sa finalité ou son but mais son principe (revoir fiche sur le devoir).