Annales philo S 2016 – Faut-il démontrer pour savoir ?

Faut-il démontrer pour savoir est un sujet qui a été donné en série S en 2016. C’est un sujet classique, qui traite des notions incontournables dans les programmes de philosophie en Terminale : la science, la connaissance, la vérité.

 

Comprendre le sujet : « Faut-il démontrer pour savoir ? »

Le sujet se pose sous la forme d’une question fermée : on peut y répondre par oui ou par non. Tout l’enjeu de votre réflexion sera de montrer la diversité des sens des mots du sujet « Faut-il démontrer pour savoir ? », ainsi que toutes les nuances qu’on peut apporter au « oui » comme au « non ».

 

 

Définition des termes

Ce moment de définition est la clé d’un devoir réussi, et il est utile d’y passer du temps (10/ 15 min). Une définition des termes bien menée permet de comprendre la plupart des enjeux du sujet, qui tiennent dans le sens des mots et leurs intrications. Il aide ainsi aussi bien à la définition du plan qu’à la rédaction des sous-parties.

Il y a trois manières de définir un mot en philosophie :

  • Par la compréhension, c’est-à-dire par la formulation d’une phrase contenant le sens du mot ;
  • Par extension, soit la recherche des différents champs d’applicabilité de la notion ;
  • Par la distinction, c’est-à-dire la recherche de synonymes ou d’antonymes (mots au sens opposé).

 

Démontrer :

  • Par la compréhension : mener de lien en lien et d’argument en argument son interlocuteur (réel ou possible) à accepter une proposition. La démonstration implique une structure discursive et fait donc appel à la rhétorique.

 

  • Par extension : cette démarche nous permet de nous rendre compte que le sujet se pense différemment dans différents domaines.

On peut penser au domaine scientifique : mathématique (on démontre le théorème de Thalès), biologique (Newton démontre la loi de la gravité), physique (Einstein démontre la théorie de la relativité), mais aussi des sciences sociales (Marx démontre le matérialisme dans l’histoire).

Cependant on peut aussi démontrer dans la vie courante : tel chef d’entreprise doit démontrer qu’un marché est plus profitable qu’un autre ; tel enfant doit démontrer qu’il a bien appris ses devoirs ; tel avocat doit démontrer l’innocence de son client.

 

  • Par la distinction : cette démarche permet de gagner en finesse et sera pour vous un élément essentiel de différenciation.

Démontrer, ça n’est pas expliquer : la différence est dans l’objectif ; une explication a une visée didactique, quand une démonstration a pour objectif de convaincre.

Démontrer, ça n’est pas non plus persuader : la démonstration doit reposer sur des arguments rationnels, quand la persuasion fait appel à des émotions.

 

Savoir :

  • Par la compréhension : savoir, c’est connaître intimement, au sens de l’intégration profonde d’une vérité.

 

  • Par extension :

Le savoir prend sens dans le domaine de la philosophie. La phénoménologie par exemple cherche à savoir de quelle manière les objets se donnent à notre perception.

Il prend cependant également sens dans la vie courante, par exemple lorsque l’on dit que les plus âgés savent davantage que les plus jeunes.

Vous l’aurez compris, tout l’enjeu du sujet est donc de savoir de quels savoirs on parle : savoirs de la vie pratique (je sais cuisiner), de la vie de l’esprit (je sais compter), de la vie spirituelle (je sais que Dieu existe / n’existe pas).

 

  • Par la distinction :

Savoir, ça n’est d’abord pas connaître : le savoir désigne une forme de connaissance plus profonde et qui engage davantage l’individu : il n’y a qu’à voir l’enthousiasme d’un enfant qui dit « je sais ! » en répondant à une question qui lui est posée.

Le savoir n’est pas non plus la sagesse : il se rapporte toujours à un contenu, et n’est ainsi pas seulement une disposition de l’esprit.

 

Faut-il :

Il se remplace par « est-on obligé de ? ». Ainsi la deuxième partie démontrera qu’on peut savoir sans démontrer. On pourrait aussi remplacer le « faut-il » par « doit-on » : « doit-on démontrer pour savoir ? ». Le sujet peut alors prendre un autre sens : « est-il bon de toujours démontrer pour savoir ? »

 

Problématiser le sujet : « Faut-il démontrer pour savoir ? »

La problématique émerge d’après la définition des termes et la convocation, que vous pouvez faire au brouillon en parallèle ou en amont, des références que vous pourrez utiliser.

La démonstration permet à première vue de convaincre autrui ou de se convaincre soi-même qu’il faut accepter un savoir. Cependant, comme nous l’avons vu, le savoir n’est pas la connaissance : il est intime, et ne se soumet ainsi pas à une contrainte d’objectivité. Par ailleurs, son objet ne se laisse pas toujours saisir par une approche discursive : on peut savoir que Dieu existe sans pouvoir expliquer pourquoi. Il y a donc un paradoxe :

  • d’un côté la démonstration a besoin d’objectivité
  • d’un autre, certaines formes de savoir survivent justement grâce à un manque d’objectivité.

La démonstration contamine-t-elle le savoir ou permet-elle de le rendre contagieux ?

Construire le plan pour le sujet « Faut-il démontrer pour savoir ? »

Un tel sujet appelle un plan très simple : oui, puis non, puis ça dépend (vous prendrez soin, bien sûr, de formuler un peu mieux la troisième partie 😉). Il ne faut surtout pas vous compliquer la vie. Voici comment il peut être formulé :

I – Il faut démontrer pour savoir parce que le savoir désigne la connaissance pleine et complète d’un objet, qui demande que ses fondements soient solidement établis.

II – La démonstration est cependant une manière trop mécanique d’accéder à un savoir. Certains savoirs reposent plutôt sur des intuitions. Ainsi on peut savoir sans avoir démontré.

III – Tout dépend de ce qu’on appelle démonstration : tout savoir ne peut pas être démontré au sens d’une démonstration logique ; cependant la démonstration peut prendre d’autres formes pour démontrer des savoirs métaphysiques, spirituels, ou de la vie courante.

Introduire le sujet « Faut-il démontrer pour savoir ? »

« Celui qui parle ne sait pas ; celui qui sait ne parle pas », est-il écrit dans le Tao Te King, composé par Lao Tseu aux alentours de 600 av. J-C. La parole se rapporte ainsi, selon le taoïsme, à un savoir qui n’est pas absolument sûr de lui-même ; quand les vrais savoirs ne doivent pas être démontrés mais vécus. Par démonstration, on entend la démarche qui mène de lien en lien et d’argument en argument un interlocuteur pour lui faire accepter la vérité d’une proposition ; une démonstration peut être mathématique, philosophique, mais prendre également place dans la vie pratique, par exemple lors de la plaidoirie d’un avocat. Quant au savoir, il s’agit d’une vérité connue au sens intime : on sait sa leçon, on sait compter, mais on sait aussi que Dieu existe ou n’existe pas. On comprend ainsi le sens de la phrase de Lao Tseu : le vrai savoir ne se connaît pas parce qu’on est capable de l’extérioriser, de l’objectiver en une démonstration ; il est nôtre par intuition. Cependant une telle proposition ne peut pas s’adresser à tous les types de savoir : impossible, par exemple, de savoir que la Terre est ronde sans démonstration mathématique, ou alors il ne s’agit pas d’un savoir mais d’une doxa (une opinion) ; un savoir, pour être assuré, a besoin d’être fondé. Nous voici donc face à un paradoxe : savoir, c’est connaître certainement, donc être capable de démontrer puisqu’on est certain ; mais savoir, c’est aussi connaître par l’intuition sans pouvoir expliquer, voire pire, en devant ne pas expliquer puisque « celui qui sait ne parle pas » au risque de corrompre son savoir. La démonstration contamine-t-elle donc le savoir ou permet-elle de le rendre contagieux ? En première partie, nous verrons qu’il faut démontrer pour savoir parce que le savoir désigne la connaissance pleine et complète d’un objet, qui demande que ses fondements soient solidement établis. La démonstration est cependant une manière trop mécanique d’accéder à un savoir. Certains savoirs reposent plutôt sur des intuitions. Ainsi on peut savoir sans avoir démontré, et c’est ce que nous démontrerons en deuxième partie. Enfin, nous montrerons que tout dépend de ce qu’on appelle démonstration : tout savoir ne peut pas être démontré au sens d’une démonstration logique ; cependant la démonstration peut prendre d’autres formes pour convaincre de savoirs métaphysiques, spirituels, ou de la vie courante.

Développer le sujet « Faut-il démontrer pour savoir ? »

I –

a) Le savoir est la connaissance pleine d’un objet et donc de son fondement.

C’est pourquoi la méthode cartésienne (Descartes, Traité de la méthode, 1637) remet en question absolument tout ce qui existe pour trouver un fondement à la quête métaphysique, qui sera le fameux « cogito ergo sum », je pense donc je suis.

Le principe de Frege, logicien allemand du 19ème, stipule également que tout énoncé mathématique doit contenir en lui-même toutes ses applications possibles : autrement dit, un savoir mathématique ne tient que parce que toutes ses applications sont valides et démontrées.

 

b) La démonstration permet de convaincre et donc de transmettre un savoir.

Chez Platon par exemple, les démonstrations de Socrate posent petit à petit, par questions successives, les jalons vers la reconnaissance commune d’une vérité. C’est pourquoi Socrate pense la philosophie comme une maïeutique, un accouchement, par la démonstration, d’un savoir.

 

c) La démonstration est utile au savoir parce qu’elle est une barrière contre l’opinion fausse.

La démonstration oblige à l’objectivité puisqu’elle expose au regard critique d’autrui. C’est pourquoi la démocratie, créatrice de savoirs ou d’un savoir-vivre partagés, repose sur une « éthique de la discussion » selon le philosophe allemand du 20ème siècle Habermas. Pour lui, seules les normes pouvant prétendre à l’adhésion de tous dans le cadre d’une discussion objective doivent être soumises à motion dans l’assemblée démocratique ; autrement dit, le savoir démocratique est façonné dans le cadre d’un champ neutre où doit régner l’objectivité, garantie par la démonstration.

 

II –

a) L’intuition va avec la démonstration dans la fabrique d’un savoir

Pascal dans Les Pensées fait la distinction entre « esprit de géométrie » et « esprit de finesse ». C’est une vieille distinction, déjà pensée par Platon qui distingue Noiesis (intuition) et Dianoia (connaissance discursive, c’est-à-dire qui s’appuie sur une démonstration). Les deux doivent fonctionner ensemble, et l’esprit de finesse est ainsi le compagnon obligé de l’esprit de géométrie ; pas de démonstration sans intuition. Plus, pour certains savoirs, la démonstration est carrément invalide : seule l’intuition nous y mène. C’est ainsi que je fais la transition avec ma deuxième sous-partie.

 

b) Les savoirs métaphysiques sont pour la plupart indémontrables, mais n’en demeurent pas moins certains pour celui qui dit les posséder.

Pascal dans les Pensées estime ainsi qu’on arrive à Dieu mieux par le cœur que par l’esprit.
On peut aussi parler de l’hindouisme, dont tout l’enjeu est d’arriver au savoir ultime de l’existence du brahman, le lien impersonnel tissé entre les choses.

 

c) Beaucoup de savoirs sont des opinions, souvent axiomatiques et donc indémontrables.

On prononce le plus souvent les mots « je sais » pour des convictions personnelles : par exemple, « je sais que tu m’aimes ». De telles propositions sont indémontrables et sont plutôt de l’ordre de l’opinion. Une autre catégorie de savoirs sont ceux qui qui structurent notre perception du monde. Ils constituent le sens commun décrit par Aristote.

 

III –

a) La démonstration peut prendre la forme d’une persuasion, qui fait ainsi intégrer des savoirs non démontrables par la logique.

On peut ici utiliser une œuvre littéraire, par exemple le procès de Dmitri Fédorovitch dans Les Frères Karamazov (Dostoïevski).

 

b) La démonstration peut convaincre par son échec même ; en ces cas il faut ainsi avoir essayé de démontrer pour savoir.

On peut mentionner la démonstration probabiliste de Bayes (mathématicien), ou encore la méthode de l’inférence à la meilleure explication. Dans ce cas, la démonstration échoue, mais même si elle n’est pas achevée, c’est-à-dire, si on n’a pas mené le « démontrer » à son terme, le savoir est cependant acquis.

 

c) En fait, est un savoir ce dont on n’a pas encore démontré la fausseté, et ce que l’expérience valide.

Popper dans La logique de la découverte scientifique (1934) a posé comme critère à la certitude à propos d’un énoncé scientifique le fait qu’on n’a pas encore démontré que celui-ci était faux. Il en va ainsi de l’existence de Dieu pour certains…

Le savoir repose ainsi davantage dans l’expérience qu’on en fait ; l’avoir démontré n’est pas nécessaire à son bon fondement.

Conclure « Faut-il démontrer pour savoir ? »

La conclusion doit résumer en deux ou trois phrases le propos, puis, si on en trouve une pertinente – c’est-à-dire qui ne traite pas d’un point du sujet non abordé, amener une ouverture en une phrase. Je conseille ainsi, si on est pris par le temps, de ne pas en faire.

 

En conclusion, il ne faut pas toujours démontrer pour savoir : certains savoirs sont acquis sans pouvoir être démontrés. Ce n’est pas pour autant, cependant, que la démonstration est inutile. Même si une démonstration logique échoue, elle peut avoir, en prenant la forme d’une argumentation persuasive, ou même par son échec, un authentique pouvoir de conviction. En ne regardant non plus avant, mais après la constitution du savoir, on peut ainsi montrer que ce qui sanctionne en réalité davantage un savoir, plus que sa démonstration, est son expérimentation.

 

N’hésitez pas à vous imprégner de ce corrigé, pour bien réussir vos dissertations de philosophie le jour de l’épreuve. N’hésitez pas à consulter également le corrigé du commentaire de texte de la même année. Bon courage !