Eprouver l’injustice, pour savoir ce qui est juste, annale philosophie, 2018

Eprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? Ce sujet a été donné en 2018 en série S. C’est un très beau sujet parce qu’il est à la fois classique et contemporain.

  • Classique : la théorie de la justice est un topos de la philosophie ; de Platon à Rawls (philosophe américain du 20ème siècle), la question a sous-tendu toute la réflexion sur la cité idéale.
  • Contemporain : alors que sévit ce que certains appellent la « violence des minorités », c’est-à-dire, la disqualification du discours sur l’inégalité de tous ceux qui ne l’ont pas connue, notre sujet est mis en tension par le débat public.

 

Quelques remarques sur le sujet (justice / injustice) :

  • De nombreux mots doivent être définis avec rigueur : « éprouver » ; « justice » ; « nécessaire » ; « savoir ». Il ne faut faire l’impasse sur aucun.
  • Il faut analyser le sujet dans sa grammaire, alors qu’il expose une relation de condition. On peut essayer de remplacer le terme « nécessaire » pour voir toutes les possibilités du sujet. Les schémas suivants sont possibles : « est-ce suffisant pour savoir ce qui est juste ? », « doit-on éprouver l’injustice pour savoir… », « si on sait ce qui est juste, a-t-on éprouvé l’injustice », etc.
  • Il appelle une réponse d’abord en oui (je justifie que le sujet a un sens et est intéressant) puis en non. La troisième partie peut montrer d’autres moyens qu’éprouver l’injustice pour savoir ce qui est juste.

 

Définition des termes :

Eprouver :

Sentir dans sa chair. On éprouve, ou on est éprouvé : il y a dans le mot l’idée que le sujet subit une situation qui le touche profondément. Le mot « éprouvé » n’est pas loin du mot « épreuve » : le sujet ou l’objet peuvent chacun éprouver l’autre ou être éprouvé par lui.

Injustice :

Ce qui n’est pas juste. On définit donc la justice : le juste est d’abord ce qui est équilibré, c’est-à-dire qui attribue à chacun ce qui lui revient. La justice implique une conformité à un certain ordre moral.

On peut parler d’injustice dans les domaines suivants :

  • Injustice économique : celle que fustigent Marx et plus récemment Thomas Piketty, quand il pointe une inégalité initiale due aux différences d’héritages ;
  • Injustice sociale / politique : par exemple les inégalités de salaires entre hommes et femmes, ou bien la non-reconnaissance des homosexuels dans l’espace public ;
  • Plus généralement, l’injustice est aussi dans les petits problèmes de la vie quotidienne : injustice dans la répartition d’un gâteau dans une famille par exemple.

On peut faire, assez utilement je crois, la distinction entre l’injustice et l’inégalité. La justice donne à chacun ce qui lui revient. L’égalité veut donner à chacun la même chose. Le communisme par exemple admet l’injustice (il pratique une forme de vol d’Etat en expropriant les riches), mais promeut l’égalité.

Savoir :

Connaître intimement.

 

Problématiser le sujet : “Eprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? “

 

  • Dans un premier sens, éprouver l’injustice est nécessaire pour savoir ce qui est juste parce que pour définir la justice il faut savoir d’où on parle. Comme le yin permet de comprendre le yang, le mal permet de comprendre le bien, l’injustice permet de comprendre la justice et donne la légitimité pour la penser.
  • Dans un deuxième sens cependant, éprouver l’injustice empêche de raisonner objectivement : éprouver quelque chose, c’est aussi être éprouvé par cette chose, c’est-à-dire non pleinement maître de sa raison. Or l’injustice, consubstantiellement, nous meut et nous éprouve. Dès lors il semble difficile d’accéder à un savoir de la justice.

D’où la problématique suivante : le juste se définit-il par lui-même ou par son contraire ?

 

Construire le plan :

I – Eprouver l’injustice agrandit la connaissance qu’on en a, et permet de définir avec plus de pertinence les rééquilibrages nécessaires à la justice.

II – On peut savoir ce qui est juste sans avoir vécu une injustice. La justice se donne par la réflexion, la conscience ou la morale.

III – De la même manière qu’on doit savoir que le mal existe pour penser le bien, on doit savoir que l’injustice existe – sans nécessairement la vivre – pour penser ce qui est juste.

Introduire le sujet : ” Eprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ?”

Les éléments essentiels d’une introduction sont les suivants :

  • Une accroche qui mette directement le lecteur au cœur du sujet. Idéalement, l’accroche contient directement la problématique : on est capable de tirer les deux propositions contradictoires qui fonderont notre paradoxe.
  • Une définition exhaustive des mots, que l’on fait « au fil de l’eau ». Il faut que cette définition arrive de manière naturelle (voir l’exemple ci-dessous).
  • Une problématisation qui résulte d’un paradoxe : une méthode classique est alors d’exposer un côté (d’un côté, …) et l’autre, qui est le contradictoire du premier. La problématique se pose sous la forme d’une question, qui n’est pas une reformulation du sujet.
  • L’annonce du plan. On peut utiliser les classiques : « nous verrons que », « nous montrerons que », « nous dirons que », « nous analyserons », « nous mettrons au jour »…mais on peut aussi les oublier pour ne faire que trois phrases qui se succèdent avec des liens logiques.

 

Est-il un exemple plus emblématique du philosophe qui désirant vivre l’injustice pour savoir ce qui est juste que celui de Simone Weil ? Au sortir de l’Ecole Normale Supérieure, elle passe plusieurs années à travailler dans les usines aux côtés des travailleurs, et vivra de l’intérieur les grandes grèves, la victoire du Front Populaire et les accords de Matignon de 1936. Le mot « éprouver » est particulièrement bien défini par l’exemple de Simone Weil : en effet éprouver, c’est sentir dans sa chair, mettre à l’épreuve et être en retour mis à l’épreuve ; or la complexion fragile de Weil, qui était une femme frêle aux fortes migraines, l’exposait particulièrement à la dureté des conditions de travail en usine. Le mot « savoir » l’est aussi : savoir, c’est connaître au sens intime, non comme une connaissance mais avec l’engagement de toute son intelligence, à l’exemple de Weil qui cherchait le savoir spirituel dans ses notes mises en ordre par son ami Gustave Thibon (La Pesanteur et la Grâce). Quant à l’injustice, son époque en livre des exemples saisissants : est injuste ce qui n’est pas juste, c’est-à-dire, ce qui résulte d’un déséquilibre entre ce qu’on attribue à chacun ; l’injustice, comme celle vécue par les camarades de Weil, peut être économique ; elle peut être politique ou sociale, comme dans le système antisémite que Weil a combattu ; elle peut aussi être vécue au niveau de la vie quotidienne. Mais Weil n’a-t-elle pas, cependant, évité les excès du sentiment par son exceptionnelle clairvoyance ? Eprouver l’injustice, en effet, empêche de raisonner objectivement, tant on est mobilisé pour la combattre ; il est alors difficile de penser positivement ce qui est juste. Ainsi, d’un côté, il faut avoir vécu l’injustice pour construire la justice ; de l’autre, éprouver l’injustice empêche de penser le juste. Peut-on donc définir le juste par lui-même et non par sa négation ? En première partie, nous verrons qu’éprouver l’injustice agrandit la connaissance qu’on en a, et permet de définir avec plus de pertinence les rééquilibrages nécessaires à la justice. Cependant, on peut savoir ce qui est juste sans avoir vécu une injustice. La justice se donne par la réflexion, la conscience ou la morale. Enfin, en troisième partie, nous montrerons que de la même manière qu’on doit savoir que le mal existe pour penser le bien, on doit savoir que l’injustice existe – sans nécessairement la vivre – pour penser ce qui est juste.

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Développer le sujet : “Eprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ?”

I –

a) Il est nécessaire d’éprouver l’injustice pour savoir ce qui est juste car sans l’avoir éprouvée, on ne sait pas que le monde est imparfait.

Rousseau dans ses Confessions raconte ainsi comment il a découvert l’injustice lors d’un épisode de son enfance, dans lequel il s’est trouvé faussement accusé d’avoir volé le peigne de Mademoiselle de Lambercier. Il le proclame aujourd’hui, « à la face du Créateur » : il ne l’a pas volé. On te croit, Jean-Jacques.

Ainsi il faut éprouver l’injustice pour avoir un regard lucide sur le monde.

b) Sans avoir connu l’injustice, on ne peut savoir ce qu’elle est.

Le savoir désigne l’intégration profonde d’une connaissance. Or éprouver, c’est inscrire dans la chair. Eprouver l’injustice, c’est donc connaître l’injuste au sens profond. Ainsi, les deux étant deux faces d’une même pièce, on peut connaître le juste au sens profond.

C’est ce que cherche à faire Hugo en écrivant Le dernier jour d’un condamné. Il fallait faire éprouver l’injustice de la peine de mort, à tous, par le biais du romain, pour convaincre de la nécessité d’abroger la peine de mort…qui ne l’a été effectivement qu’en 1981.

c) On doit avoir éprouvé l’injustice pour avoir à la fois l’envie et la légitimité pour instaurer un autre ordre.

L’injustice mobilise plus que la justice, parce qu’elle provoque l’indignation. C’est l’injustice, et l’indignation de l’engagement des Etats-Unis dans une guerre contre le Mexique en 1848 provoquée par la défense de la cause esclavagiste, qui poussent Henry David Thoreau à écrire La désobéissance civile. L’injustice pousse à penser la justice

Mais surtout, vivre l’injustice donne la légitimité pour redéfinir le juste. Martin Luther King dans son discours de 1963 (I have a dream) ne fait pas autre chose. S’il était à ce point un leader, n’était-ce pas parce qu’il était la première victime de ce qu’il dénonçait, et n’est-il pas devenu encore plus emblématique quand l’injustice a été poussée à son terme, à sa mort en 1968 ?

 

II –

a) Par la conscience, tout le monde peut savoir ce qui est juste : on n’a pas besoin d’avoir éprouvé l’injustice.

C’est en tout cas ce que pense Rousseau : pour lui, la conscience permet de discriminer entre le juste et l’injuste. N’écrit-il pas ceci à son propos : « conscience, conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné ! ».

b) Tout le monde peut savoir ce qui est juste si on assimile le juste à une morale.

Dans la pensée confucéenne, l’homme de bien (« homme de ren ») est celui qui observe le « rituel », c’est-à-dire la morale et sa place dans le monde. Il ne faut pas vraiment éprouver pour être un homme juste : il suffit de se conformer à des principes extérieurs à soi.

 

c) On peut savoir ce qui est juste par la réflexion éthique.

Dans ses dialogues, Platon se distingue de ses adversaires, les sophistes, par ceci : il cherche le juste et le vrai sans fioriture, et assume que la réflexion peut les délivrer. L’ambition de la République est exactement ceci : savoir ce qui est juste en définissant la justice par compréhension, et non par l’injustice.

 

III –

a) Eprouver l’injustice implique un biais cognitif, tant on est engagé pour la combattre : on ne peut ainsi pas définir la justice avec objectivité.

Il faut réfléchir sur le mot « éprouver », qui implique qu’on est corps-à-corps avec l’injustice. On peut penser au personnage de Zola, Etienne Lantier, qui s’abîme dans la révolte contre l’injustice des mines, certes avec flamme et panache, mais sans être capable de définir un nouvel ordre. C’est aussi ce qu’on peut reprocher à Marx : s’il a décrypté l’injustice de son temps, et expliqué le mode opératoire pour en sortir (la dictature du prolétariat), il n’a pas pensé plus avant le communisme en tant que tel : d’où l’échec de ses expériences au 20ème siècle.

b) La pensée de la justice nécessite un regard éclairé sur le monde, qui ne soit pas purement négatif ; il faut donc connaître l’injustice, mais non nécessairement être éprouvé par elle.

Ainsi à Lantier on préfèrera un personnage comme Jean Valjean, éprouvé dans sa chair par l’injustice, mais devenu juste en ayant été capable de s’en détacher.

Un exemple de regard positif sur la justice serait celui de Thomas More, qui a écrit l’Utopie. A son exemple, on peut penser la justice positivement, c’est-à-dire non seulement par la dystopie mais par la construction d’un monde juste idéalement. Cette construction se fait en pleine lumière de l’état actuel du monde : d’ailleurs la première partie de l’Utopie décrit l’état de l’Angleterre au temps où More écrit.

 

c) Dans nos démocraties, tout le monde est habilité à penser ce qui est juste. Il n’est pas nécessaire d’éprouver l’injustice mais simplement d’être prêt à se mettre à la place de celui qui la subit.

Habermas (philosophe allemand du 20ème siècle) appelle cette capacité à s’ériger en « sujet universel », ou, autrement dit, en citoyen, l’ « éthique de la discussion ». Pour lui, elle est la pierre fondatrice des nouvelles démocraties après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi savoir ce qui est juste impose d’être capable d’un « transfert » (Paul Ricoeur) vers les autres afin de se mettre à leur place, comprendre les injustices qu’ils peuvent vivre, afin de pouvoir façonner la justice.

 

Conclure : “Eprouver l’injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ?”

En conclusion, il n’est pas nécessaire d’éprouver l’injustice pour savoir ce qui est juste. Il faut plutôt la connaître et la comprendre pour s’affirmer en citoyen à même de définir positivement un monde commun. A l’ère des réseaux sociaux, qui personnalisent les échanges, il est toutefois légitime de se demander s’il est toujours possible de parler comme citoyen et non comme individu, qui n’a pas voix au chapitre pour parler des injustices qu’il n’a pas éprouvées.

 

 

N’hésitez pas à consulter d’autres corrections d’annales de philosophie pour vous aider dans vos révisions.

 

 

 

 

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