Corrigé (bac S philo 2016) – Le Prince, Machiavel

Voici un corrigé du commentaire de texte Le Prince de Machiavel donné au Baccalauréat S en philosophie en 2016. Afin de vous aider à mieux suivre le commentaire, voici l’extrait à commenter.

 

« Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde sont gouvernées par Dieu et par la fortune1, et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier, et n’y apporter même aucun remède. En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer et qu’il faut laisser gouverner le destin. Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière. Néanmoins, afin que notre libre arbitre2 ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles. Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir. »

MACHIAVEL, Le Prince (1532).

1 « fortune » : le cours des choses. 2 « arbitre » : capacité de juger et de choisir.

 

Qui est Machiavel ?

Ce texte est écrit par Machiavel dans son œuvre la plus connue, Le Prince. Machiavel est un philosophe politique florentin. Il est connu, selon les mots de Léo Strauss, pour avoir « défétichisé l’autorité », c’est-à-dire, montré ce que le pouvoir du gouvernant devait avoir d’immoral pour perdurer. Tandis que jusqu’ici la philosophie politique avait plutôt estimé que le Prince devait être bon et philosophe, Machiavel démontra le contraire.

Il s’est inspiré de Laurent de Médicis, qui a gouverné Florence au 15ème siècle et a incarné ce pragmatisme politique qu’il défend.

Machiavel
Laurent de Médicis

 

Commentaire du Prince de Machiavel

Certains passages du texte sont absolument clés. Ils sont surlignés et commentés ci-dessous. Il importe de les exhiber dans votre explication de texte. C’est là tout l’objectif d’un commentaire :

  • dessiner la structure du passage
  • interroger les arguments que l’auteur expose ainsi que la manière dont il le fait.

 

« Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde (quelles sont ces choses du monde, et de quel monde ? La nature ? La politique ?) sont gouvernées par Dieu et par la fortune (pourquoi parler de Dieu ET de la fortune, et pas de l’un ou de l’autre seulement ?), et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier, et n’y apporter même aucun remède (pourquoi parle-t-on de remède ? Ne pourraient-elles pas agir pour le bien ? ). En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer (qu’est-ce que cela veut dire, se fatiguer ? Ne serait-ce pas simplement agir ? Même si le monde est déterminé, n’y a-t-il pas nécessité d’agir ?) et qu’il faut laisser gouverner le destin (c’est un oxymore : comment le destin peut-il gouverner ?). Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière.

Néanmoins, afin que notre libre arbitre (la notion situe le débat autour de la liberté de l’homme versus le déterminisme) ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions (pourquoi la moitié ? Etrange de quantifier ainsi) mais que pour l’autre moitié les événements (le mot évènement est à commenter ; il semble que les évènements dont il parle soient toujours extérieurs à nous ; nos actes sont-ils seulement des « évènements » ?) dépendent de nous. Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs (encore une fois, on a l’idée que la fortune fait nécessairement du mal) qui, quand ils se mettent en colère (peut-on vraiment parler de colère pour le hasard ? Il faut commenter la métaphore pour voir qu’elle pose problème, car le hasard est toujours froidement égal à lui-même), inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles.

Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée (pourquoi introduire une dimension morale ? Et comment la fortune pourrait-elle être dotée d’un pouvoir de choix ?) pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abris ni digues pour la contenir. »

Problématiser l’extrait du Prince de Machiavel

Ce texte pose la question de l’existence du libre-arbitre pour l’homme. C’est une vieille question philosophique, posée par Hobbes, Leibniz, Spinoza. Il confronte deux visions philosophiques : le déterminisme qui dit que toutes nos actions sont déterminées par une autre cause et que nous n’avons donc aucun libre-arbitre ; et puis, en face, des penseurs qui estiment que l’homme a toujours une authentique capacité de choix.

Comment Machiavel trouve-t-il une « troisième voie » entre ces deux options a priori irréconciliables ?

Construire le plan du commentaire de l’extrait du Prince de Machiavel

La manière la plus efficace à mon sens d’aborder l’exercice consiste à examiner quelles sont les parties structurant le texte, et à les traiter dans l’ordre selon lequel elles sont présentées. Il y a ici trois paragraphes : le premier forme un ensemble autonome, les deux suivants également. On fera donc deux parties.

 

 

I – Dans une première partie (premier paragraphe), Machiavel présente une opinion commune selon laquelle nos vies tombent sous le coup d’une fatalité contre laquelle nous ne pouvons et ne devons donc rien faire.

a) Machiavel explique d’abord qu’une opinion commune est de penser que le monde est gouverné par une puissance qui nous dépasse.

Les « choses du monde » sont pour lui réglées par Dieu et le hasard (c’est le sens du mot fortune, qui vient du latin fortuna, déesse de la chance dans la Rome antique) ; il défend ainsi un déterminisme philosophique. Mais quelles sont exactement ces « choses du monde » dont il parle ? Prennent-elles sens dans le domaine de la science, auquel cas la « sagesse » des hommes ne peut effectivement rien, ou dans le domaine des actions humaines ?

 

b) Cette puissance est bicéphale : elle est constituée de Dieu et de la fortune, qui « gouvernent » ensemble.

Il écrit que ce couple « gouverne » le monde ; on pourra penser à la célèbre phrase de Stendhal, qui écrit que « le hasard est le premier ministre de Dieu ». Mais quel est leur gouvernement ? N’est-ce pas un gouvernement par le non-gouvernement, simplement par la « force des choses » c’est-à-dire le cours des évènements ? C’est le paradoxe que Machiavel exhibe lorsqu’il écrit cet oxymore : « gouverner le destin ». Le destin, parce qu’on ne le voit que lorsqu’il advient, n’a pas d’intention ; il ne peut donc pas gouverner.

 

c) Face à cette puissance, nous n’avons pas la maîtrise de nos existences.

Machiavel écrit, avec ironie sans doute, que cela ne vaut ainsi pas la peine de « se fatiguer » puisqu’il n’y a pas de « remède ». Mais l’action humaine n’a-t-elle alors aucun sens ? Sommes-nous réduits à, comme le célèbre héros Oblonov de Goncharov, rester allongé dans notre canapé toute la journée ? Le mot « remède » est intéressant : il montre que le fatalisme, comme le souligne l’auteur en pointant les « bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement », est l’idée d’une époque où l’action humaine est contrariée. Le fait que le mot remède soit immédiatement suivi de la locution « en conséquence de quoi » montre bien que le déterminisme dépend d’une vision d’un monde où le destin agit comme une force contraignante, aux conséquences négatives sur la vie.

 

II – Dans une deuxième partie (deuxième et troisième paragraphe), Machiavel explique cependant que nous disposons d’une liberté pour certaines de nos actions. Il file une métaphore, dont la pertinence peut être interrogée.

a) Pour Machiavel, le libre-arbitre vaut pour la « moitié » de nos actions.

Machiavel situe d’entrée le terrain de jeu philosophique, avec le mot de « libre-arbitre », qui désigne la faculté humaine à se déterminer par soi-même. Le sujet est la vieille question philosophique de l’existence du libre-arbitre, puisque si le destin nous gouverne selon l’opinion présentée dans le premier paragraphe il est bien « anéanti ». Machiavel sépare alors nos actions en deux : pour la « moitié » les évènements dépendent de nous, pour l’autre non. Pourquoi la moitié ? Et quelle est cette moitié ?

 

b) Machiavel compare alors la fortune à un fleuve, auquel il prête des « colères ».

La comparaison avec la fortune, que l’on peut définir comme le hasard par lequel les choses se produisent, est étrange lorsqu’on dit que le fleuve, comme un dieu grec, peut se mettre en colère. La fortune n’est-elle pas le cours habituel et neutre des choses ? La comparaison vaut cependant sans doute plutôt de notre point de vue : ce n’est pas le fleuve qui se met en colère, « inonde les plaines, détruit les arbres et les édifices », mais c’est nous qui, par anthropomorphisme, lui prêtons une intention, quand il n’agit que sous le coup de la froide loi de la nécessité. On peut ici prendre l’exemple des catastrophes naturelles comme le tremblement de terre de Lisbonne en 1755.

c) L’action humaine doit alors se prémunir contre les colères du fleuve pendant les périodes de calme.

En fin de texte, Machiavel donne une orientation à l’action humaine, qui doit préparer les temps de malheur. Il utilise un mot fort : le mot de « vertu » ; la vertu humaine consisterait à se « prémunir en bâtissant des abris ». Mais qu’est-ce que sont concrètement ces « digues » et ces « abris » ? On peut mettre cela en relation avec la réflexion sur la mort dans le stoïcisme : pour les stoïciens, et notamment pour Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même, la mort doit être préparée en la pensant et la repensant, de telle manière qu’elle devienne un compagnon ; c’est là une « digue » que nous pouvons bâtir.

 

Conclure le commentaire de l’extrait du Prince de Machiavel

La conclusion doit être courte et efficace. Si on a du temps et de l’inspiration, on peut tenter en une phrase de faire référence à un autre auteur qui a exprimé un avis divergent sur le même sujet.

 

En conclusion, Machiavel expose dans ce texte une troisième voie entre déterminisme et affirmation de la liberté humaine. Pour lui, la liberté repose dans la possibilité qu’a l’homme non pas de contrer le destin mais de se préparer aux évènements qui pourraient lui nuire.

 

N’hésitez pas à poursuivre vos révisions en consultant le corrigé de la dissertation du sujet du BAC S de 2016.

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