Corrigé d’annales du bac – Philosophie 2018 – commentaire de texte – Stuart Mill

Dans cet article vous trouverez un corrigé détaillé du commentaire de texte des annales de bac de philosophie 2018, Système de logique de John Stuart Mill.

 

Extrait du Système de logique de John Stuart Mill

« Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, produits par l’action des circonstances extérieures sur des masses d’êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l’activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédentes. Nous ne pouvons espérer, il est vrai, que ces lois, lors même que nous les connaîtrions d’une manière aussi complète et avec autant de certitude que celles de l’astronomie, nous mettent jamais en état de prédire l’histoire de la société, comme celle des phénomènes célestes, pour des milliers d’années à venir. Mais la différence de certitude n’est pas dans les lois elles-mêmes, elle est dans les données auxquelles ces lois doivent être appliquées. En astronomie, les causes qui influent sur le résultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d’après des lois connues. Nous pouvons constater ce qu’elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu’elles seront à une époque quelconque d’un lointain avenir. Les données, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-mêmes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent des lois, la multitude des causes est telle qu’elle défie nos capacités limitées de calcul. Ajoutez que l’impossibilité d’appliquer des nombres précis à des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l’avance, lors même que les capacités de l’intelligence humaine seraient à la hauteur de la tâche. »

John Stuart Mill, Système de logique, 1843

Qui est John Stuart Mill ?

John Stuart Mill est un penseur anglais du 19ème siècle. il a investi aussi bien la philosophie politique (c’est un des meneurs du mouvement utilitariste, aux côtés de Bentham, qui stipule que le politique doit maximiser le bien-être au global), que l’économie (il a diffusé la théorie de l’avantage comparatif, déjà posée par David Ricardo en 1817) ou l’épistémologie (son Système de logique propose une définition de la logique et veut repenser les différentes relations de pensée).

Ce texte répond à une question classique en philosophie, qui est celle de savoir dans quelle mesure l’action humaine est prédictible. Il pense la question à deux échelles, celle de l’action individuelle et celle de l’action collective, et montre que même si les lois de l’action humaine existent effectivement, les circonstances par trop variables rendent toute tentative de modélisation de l’histoire vaine.

 

Commentaire du texte de John Stuart Mill

Pour commencer votre réflexion au brouillon, il faut commencer par annoter le texte, et à dégager les différents mouvements qui le composent.

Voici les points d’attention qu’on peut relever ici :

« Tous les phénomènes de la société (dans quels lieux de société ? Relations familiales ? Lieux de culte ? Rapports de production économique ? Associations ?) sont des phénomènes (on peut essayer de définir le mot de phénomène : ce qui apparaît) de la nature humaine (noter qu’ici Stuart Mill essentialise la nature humaine), produits par l’action des circonstances extérieures sur des masses d’êtres humains (clarifier logiquement la phrase : les phénomènes sont provoqués par des circonstances extérieures ; mais il s’agit bien de phénomènes impliquant des hommes et donc la nature humaine). Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l’activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences (terme à commenter. Est-ce que les lois de la société sont un agrégat des lois individuelles ? Le mot « conséquence » n’est pas clair) des précédentes.

Nous ne pouvons espérer, il est vrai, que ces lois, lors même que nous les connaîtrions d’une manière aussi complète et avec autant de certitude que celles de l’astronomie, nous mettent jamais en état de prédire l’histoire de la société, comme celle des phénomènes célestes (un peu fort : peut-on vraiment prédire l’histoire des phénomènes célestes ? Pour des courants comme le scientisme, on le pourra un jour), pour des milliers d’années à venir. Mais (pourquoi s’agit-il d’un « mais » ? Ne serait-ce pas plutôt un « car » ?) la différence de certitude (définir la certitude : une connaissance vraie et indubitable) n’est pas dans les lois elles-mêmes, elle est dans les données auxquelles ces lois doivent être appliquées.

En astronomie, les causes qui influent sur le résultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d’après des lois connues. Nous pouvons constater ce qu’elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu’elles seront à une époque quelconque d’un lointain avenir. Les données, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-mêmes (quel est à ce moment la différence entre les données et les lois ? Les données ne sont-elles pas des lois ?). Au contraire (remarquer que le raisonnement est entièrement construit en opposition), les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent des lois, la multitude des causes (la loi de la causalité s’en trouve donc préservée. Cela signifie qu’on pourrait toujours arriver à isoler des causes) est telle qu’elle défie nos capacités limitées de calcul. Ajoutez que l’impossibilité d’appliquer des nombres précis (pourquoi faut-il absolument des nombres précis ? Claude Bernard par exemple a posé en préalable à l’étude quantitative des phénomènes leur étude qualitative) à des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l’avance, lors même que les capacités de l’intelligence humaine (n’est-ce pas finalement le fond du problème pour Stuart Mill ?) seraient à la hauteur de la tâche. »

 

Construire le plan du commentaire de l’extrait de John Stuart Mill

Le plan le plus aisé pour un commentaire de texte est de découper celui-ci en différentes parties.

Il semble ici qu’il y en ait trois (découpées selon la présentation faite ci-dessus) :

  • Une première partie explique que la société doit être régie par des lois, puisque l’action humaine a les siennes.
  • Cependant dans une deuxième partie Stuart Mill explique que ces lois, en théorie suffisantes pour prédire l’histoire humaine, ne le peuvent pas dans la réalité car les données de l’expérience humaine ne sont pas certaines.
  • Enfin Stuart Mill étaye sa thèse en s’appuyant sur une opposition entre science astronomique et histoire, montrant que dans le premier cas la prédictibilité des données est assurée, quand dans le deuxième cas la multitude des causes rend impossible la prédiction des circonstances.

 

Construire l’introduction du commentaire de Stuart Mill

Une bonne introduction commence par donner quelques éléments de contexte sur l’auteur. Ensuite, elle présente la thèse défendue dans le texte et les principaux enjeux traités. Puis elle annonce le plan. Il n’est pas besoin d’écrire des pages et des pages d’introduction.

 

John Stuart Mill est un philosophe et logicien anglais, qui dans son Système logique (1843) s’est en particulier intéressé à la validité des relations logiques comme la relation causale, à la suite de David Hume (dans son Enquête sur l’entendement humain). C’est dans cet esprit qu’il s’intéresse dans ce texte à la possibilité de rendre intelligible voire de prédire l’histoire humaine en exhumant les lois qui y sont à l’œuvre. Comment est-il possible, pour Stuart Mill, de concilier la possibilité théorique de trouver des lois à l’action humaine, et l’impossibilité pratique de prédire et comprendre l’histoire ?

Dans une première partie, qui correspond aux deux premières phrases (lignes 1 à 4), Stuart Mill explique que la société doit être régie par des lois, puisque l’action humaine a les siennes. Ensuite, dans un second temps (lignes 4 à 9), il explique que ces lois, en théorie suffisantes pour prédire l’histoire humaine, ne le peuvent pas dans la réalité car les données de l’expérience humaine sont incertaines. Enfin, de la ligne 9 à la fin du texte, Stuart Mill étaye une opposition entre science astronomique et histoire, montrant que dans le premier cas la prédictibilité des données est assurée, quand dans le deuxième cas la multitude des causes rend impossible la prédiction des circonstances.

 

 

Détailler le plan

I –

Les phénomènes de la nature humaine sont d’abord prédictibles par ses lois.

Stuart Mill commence à poser que les « phénomènes de la nature humaine » sont prédictibles par des lois. Un phénomène, c’est ce qui apparaît. Stuart Mill précise : il s’agit de « la pensée, le sentiment et l’activité humaine ». Ce que Mill dit est que ces phénomènes sont reliés à la nature humaine par une relation de causalité : c’est-à-dire qu’il existe des lois de la nature humaine qui conduisent l’homme à agir de telle manière en telle circonstance. Comprenons bien que le présupposé est fort, et que surtout il conduit à essentialiser ladite « nature humaine », qui doit être partagée par tous les hommes dans le monde.

 

Or la société est une masse d’hommes, qui agrège leurs comportements.

Mill utilise le mot « masse ». Ce mot a eu par la suite une signification particulière en sociologie. La masse, c’est le tout indéfini et impersonnel, dans lequel personne n’existe en tant qu’individu et tout le monde est soumis à des lois supérieures. Dans une telle masse, il peut bien y avoir des « phénomènes de la société » ; Mill ne les décrit pas, mais il doit penser à l’ensemble des relations économiques, religieuses, familiales, amicales, à l’ensemble des évènements culturels, scientifiques, intimes qui rythment notre vie en société.

 

Ainsi il existe des lois fixes de la société.

Mill explique : les « phénomènes de la société » sont provoqués par des circonstances extérieures ; mais il s’agit bien de phénomènes impliquant des hommes, et donc « la nature humaine », et donc les lois qui la régissent. On peut cependant se poser cette question : les lois qui régissent la société ne sont-elles pas que la déclinaison des lois qui produisent les « phénomènes de la nature humaine » ? Platon ne défend pas une autre vision dans La République. Mill utilise le terme de « conséquences » : est-ce bien le terme exact ?

 

II –

Même si on ne peut pas prédire l’histoire, les lois qui y sont à l’œuvre existent, peuvent être présentées et seront valides.

Il faut remarquer que Stuart Mill pose une thèse forte : il est effectivement impossible de prédire l’histoire. Ce n’est pas évident. Condorcet par exemple dans son Esquisse d’un tableau historique de l’esprit humain défend le contraire. Mais le problème ne vient pas des lois. Pour le montrer, Mill imagine la situation où nous les connaîtrions avec « certitude », c’est-à-dire de manière assurée et indubitable ; nous ne saurions toujours pas prédire l’histoire.

 

Il importe ainsi de trouver d’où provient l’incertitude.

Pour ce faire, Mill utilise la méthode suivante : il compare l’histoire à une science dont il est, à son avis, possible de déterminer toute l’histoire : la science astronomique. Encore une fois, Mill fait appel à un présupposé lourd : l’astronomie est entièrement compréhensible est prédictible. Einstein montrera plus tard qu’il n’en est absolument rien. Mill insiste même : il est possible de la prédire « pour des milliers d’années à venir ». Rien que ça.

 

Grâce à la comparaison avec l’astronomie, on comprend que le problème n’est pas dans les lois à l’œuvre, mais dans les données manipulées.

On peut ici s’attacher à commenter le « mais » de la seconde phrase de cette partie. Il me semble qu’il devrait s’agir plutôt d’un « car ». Mill n’utilise-t-il pas cependant le « mais » pour montrer la différence avec l’astronomie ? Enfin, on peut essayer de savoir quelles sont les « données » dont parle Mill ; données historiques ? Sentiments humains ?

 

III –

En astronomie, les données manipulées sont certaines.

On revient ici à la question qui vient juste d’être traitée : Mill confond le terme de « données » et celui de « causes ». C’est que des lois sont à l’œuvre au sein des données, et que les données d’aujourd’hui sont pour ainsi dire « causées » par les données d’hier. Tout notre système est indépendant et autonome. Cela implique donc que les données sont bien « aussi certaines que les lois elles-mêmes » : il suffit de « constater ce qu’elles sont maintenant ». Mais comment mener à bien une étude exhaustive de ces données aujourd’hui ?

 

 

En face, les données historiques sont incertaines.

Mill est un petit peu en contradiction avec lui-même. En effet, il commence par établir une opposition : il écrit « au contraire ». Mais il ne s’agit pas vraiment d’une opposition. Si les données historiques sont incertaines, ce n’est pas parce que leur origine n’est pas connue ni connaissable, c’est parce que les causes sont trop nombreuses et les changements trop fréquents. Par ailleurs il est difficile de les modéliser en leur affectant des nombres ; autrement dit, l’esprit scientifique n’arrive pas à les saisir ; mais la causalité est bien préservée.

 

 

In fine, le problème de fond est dans les « capacités humaines ».

Mill écrit que les causes défient nos « capacités limitées de calcul ». Qu’on ne s’y trompe pas, cependant. Le nombre de causes n’est pas infini, il est indéfini ; c’est uniquement, dans l’esprit de Mill, parce que nos facultés sont insuffisantes que nous n’arrivons pas à prédire l’histoire. Au fond, l’impossibilité d’affecter des nombres à nos causes me semble une fausse excuse : une telle limite n’est pas « infranchissable », la prédiction de l’histoire ne repose pas seulement sur un « calcul », mais sur une somme de relations logiques.

 

Conclure le commentaire de John Stuart Mill

Pour conclure, John Stuart Mill explique dans ce texte que si l’homme ne peut comprendre ni prédire le cours de l’action historique, alors que des lois pour l’action humaine peuvent être formulées, c’est parce que les capacités de l’homme à concevoir et comprendre l’ensemble des circonstances qui sont causes de l’histoire sont limitées. Le déterminisme à l’échelle de la société est donc valable en théorie, mais non pas en pratique.

 

N’hésitez pas à consulter la correction du sujet de dissertation des annales de philosophie de 2018 ainsi que nos autres corrections des annales de philosophie.

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